Les analyses de la « rencontre Cheng–Xi » du 7 avril 2026 risquent de tomber dans un angle mort conceptuel : interpréter la rencontre entre les deux chefs de parti sous l’angle de la recherche de la paix ou de la stabilité, tout en ignorant une réalité cruciale, à savoir que le Kuomintang (KMT) n’est pas un acteur capable d’engager le Parti communiste chinois (PCC) sur un pied d’égalité stratégique. Hélas, cet oubli comporte un danger significatif, car il pourrait pousser Taïwan vers une plus grande insécurité plutôt que vers la sécurité. Taïwan est une démocratie et un petit État résilient, mais il n’est en aucun cas une grande puissance. En fait, Taïwan reste hautement exposé aux risques. Sa position stratégique critique signifie que, face au régime du PCC qui n’a jamais renoncé à l’usage de la force, Taïwan doit constamment penser en termes de danger, même en période de calme apparent. Par conséquent, la question centrale n’est pas de savoir si l’« engagement » peut apporter la paix ou la stabilité de part et d’autre du Détroit, mais plutôt comment un Taïwan structurellement désavantagé peut interagir avec un régime autoritaire relativement avantagé sans compromettre sa propre sécurité. L’expérience historique suggère que pour les petits États opérant dans des conditions de sécurité défavorables, s’engager avec une grande puissance qui nie leur propre subjectivité produit souvent des résultats contre-productifs, les laissant plus, et non moins, vulnérables (Kaufman, 1992 ; Labs, 1992 ; Christensen, 1997 ; Chasek, 2005).
Le problème fondamental de la « rencontre Cheng–Xi » n’est pas simplement qu’il soit risqué pour le chef du parti d’opposition taïwanais de rencontrer le chef du PCC. En réalité, même si le KMT était le parti au pouvoir à Taïwan, une telle rencontre comporterait toujours des risques substantiels. Ce que la « rencontre Cheng–Xi » révèle en fin de compte, c’est un syndrome pathologique profond au sein de la perspective de sécurité de Taïwan : une préférence pour la réassurance symbolique au détriment de l’action substantielle, et une tendance à assimiler l’« engagement » trans-Détroit au maintien de la paix ou à la création de stabilité (Janis, 1972 ; Jervis, 1976 ; Stein, 1982). Cette pathologie reflète la croyance erronée selon laquelle les réunions de haut niveau avec les dirigeants du PCC contribuent davantage à la sauvegarde de la sécurité nationale que l’accumulation soutenue des propres capacités de Taïwan (Chang Liao, 2012).
Asymétrie structurelle à travers le détroit de Taïwan
Le détroit de Taïwan n’est pas seulement un espace géographiquement défini et chargé de contentieux politiques ; c’est, plus fondamentalement, un environnement stratégique asymétrique façonné par trois fossés qui se renforcent mutuellement.
Premièrement, il existe un fossé de puissance matérielle. Le PCC détient un avantage clair tant en termes d’échelle militaire que de capacité économique, ce qui lui permet de comprimer régulièrement la marge de manœuvre stratégique et l’espace géopolitique de Taïwan. Deuxièmement, il existe un fossé hiérarchique dans la structure d’interaction. Dans la plupart des cas, Pékin domine les termes de l’engagement avec Taipei. Presque chaque question trans-Détroit est formulée ou manipulée par Pékin comme relevant d’une relation hiérarchique entre la Chine et Taïwan, dans laquelle Pékin assume le rôle de l’acteur supérieur tandis que Taipei est relégué à une position subordonnée (Lin, 2022). Troisièmement, il existe une disparité de pouvoir narratif. Bien que les autorités de Taipei n’exercent pas de juridiction réelle sur la Chine continentale, et que les autorités de Pékin n’exercent pas non plus de juridiction réelle sur Taïwan et ses îles environnantes, la manière dont ces réalités sont formulées, tant dans la politique intérieure que dans les relations internationales, crée une asymétrie profonde (Chen, 2022).
L’indépendance de facto de Taïwan est systématiquement éclipsée, et souvent contrainte, par la controverse entourant l’indépendance de jure de Taïwan. En conséquence, une entité politique qui est, en pratique, déjà indépendante reste incapable d’ignorer le poids politique et juridique de la question de « l’Une Chine ». Par la même logique, cependant, pourquoi le gouvernement de la République populaire de Chine, qui est légalement constitué comme une entité indépendante, n’a-t-il jamais été tenu d’offrir une explication détaillée de sa prétention selon laquelle Taïwan — sur lequel le PCC n’a exercé aucune autorité depuis sa fondation en 1949 — fait néanmoins partie de la « Chine » ? En d’autres termes, pourquoi attend-on d’un Taïwan indépendant de facto qu’il justifie pourquoi il n’est pas encore reconnu comme un État indépendant de jure, alors que la RPC, bien qu’ayant jamais gouverné Taïwan de facto, n’est pas soumise au même standard d’explication concernant sa revendication de jure sur l’île ? Si ces questions restent sans réponse, ou sont délibérément mises de côté, toute discussion ou pratique des relations trans-Détroit sera logiquement incohérente et, plus important encore, fondamentalement injuste pour Taïwan.
Dans un environnement façonné par l’intersection des trois asymétries structurelles mentionnées ci-dessus, l’« engagement » trans-Détroit ressemble à ce que le chercheur David Shambaugh a décrit comme la stratégie délibérée de Pékin d’interaction sélective et de transmission de signaux politiques (Shambaugh, 2004/2005). Sous cette approche se cache un réseau dense de calculs et de manœuvres tactiques du PCC, plutôt qu’une véritable quête de paix et de stabilité. Pour Taïwan, qui occupe la position la plus faible, ces asymétries créent un dilemme fondamental : à savoir que l’augmentation de l’engagement peut, paradoxalement, exacerber les risques mêmes de sécurité nationale qu’elle cherche à gérer. Inversement, réduire l’engagement invite souvent à des accusations d’être le principal moteur d’instabilité dans le détroit de Taïwan.
La racine de la pathologie
Pourquoi les élites politiques et les dirigeants du KMT montrent-ils une préférence pour l’engagement avec le PCC ? Nous soutenons que la réponse réside dans un jugement erroné sur la notion d’« agence » (capacité d’action). Du point de vue des parties impliquées dans la réunion du 7 avril, l’objectif principal d’un tel « engagement » était pour la présidente Cheng Li-wun de démontrer le rôle indispensable du KMT dans la gestion des relations trans-Détroit. Pourtant, la question de savoir si le KMT détient réellement une telle importance dépend de la symétrie de son agence avec celle du PCC sur les questions concernant Taïwan. Or, la raison même pour laquelle la soi-disant « rencontre Cheng–Xi » a de la valeur pour Pékin est précisément parce que cette forme d’engagement trans-Détroit n’est pas une relation de réciprocité mutuelle ou d’égalité. Elle sert plutôt à signaler à la société internationale qu’un chef du parti d’opposition de Taïwan est prêt à s’engager selon les conditions fixées par le PCC. Par conséquent, ce qui apparaît au niveau national à Taïwan comme une expression de l’agence du KMT reflète en réalité une réalité différente au niveau de l’interaction trans-Détroit : sans le PCC comme acteur principal, il n’y aurait aucun rôle pour le KMT en tant qu’acteur de soutien.
Du point de vue de Taïwan, l’engagement avec les autorités de Pékin ne devrait pas se réduire à un théâtre politique ; il doit servir de forme de communication essentielle à la sauvegarde de la survie et de la sécurité nationales. Un vaste corpus de littérature académique a déjà montré que la sécurité de Taïwan dépend de manière critique de trois piliers : envoyer les bons signaux à Pékin, offrir des assurances claires à Washington, et renforcer continuellement la résilience de sa propre société démocratique (Addison, 2001 ; Tucker, 2009 ; Rigger, 2011 ; Glaser, Weiss & Christensen, 2024). La soi-disant « rencontre Cheng–Xi » écarte toutefois ces trois piliers, augmentant ainsi le sentiment d’insécurité de Taïwan. Si la présidente du KMT devait effectivement s’envoler pour Shanghai le 7 avril, cela signalerait qu’il existe à Taïwan des électorats que le PCC peut exploiter et diviser. Cela amènerait probablement aussi la société internationale à conclure que, même en l’absence d’autorisation gouvernementale officielle, les chefs de l’opposition à Taïwan restent prêts à s’engager avec le PCC. Les signaux transmis par une telle rencontre n’indiquent pas une plus grande stabilité trans-Détroit, mais plutôt un approfondissement des divisions internes à Taïwan sur la manière de gérer les relations avec le gouvernement de la RPC.
De plus, la « rencontre Cheng–Xi » compromet la clarté du positionnement stratégique de Taïwan. Pour Washington, les divisions visibles au sein de Taïwan compliquent la gestion des relations États-Unis–Taïwan–Chine, forçant les États-Unis à conserver un degré significatif d’ambiguïté stratégique. Tant que les États-Unis resteront incapables de passer de manière décisive de l’ambiguïté stratégique à la clarté stratégique, ils auront du mal à utiliser leurs engagements pour contrer efficacement les arguments de ceux qui, à Taïwan, sont sceptiques quant à la fiabilité américaine. Enfin, le système démocratique de Taïwan risque de transformer ce qui devrait être une saine compétition électorale en une force qui érode sa propre résilience démocratique. Des politiciens mus par des incitations électorales peuvent, dans leur quête de nominations partisanes ou de réélection, être prêts à brader la sécurité nationale de Taïwan en échange d’un plus grand levier à la table des négociations politiques pour eux-mêmes.
Dans le discours commun, l’« engagement » est souvent considéré comme un moyen de réduire les risques. Pourtant, pour les petits États désavantagés, l’engagement échoue fréquemment à atténuer les risques et peut même produire l’effet inverse en affaiblissant leur sécurité. Dans toute relation interactive, l’acteur relativement plus faible tend à posséder une agence limitée, tandis que le plus fort est enclin à s’appuyer d’abord sur des formes d’engagement à faible coût, telles que des discussions ou des réunions, pour induire la conformité de la partie la plus faible. Précisément pour cette raison, il est peu probable que Taïwan tire une plus grande sécurité de la « rencontre Cheng–Xi ». Au contraire, une compétition politique intense et conflictuelle au niveau national a déjà conduit Taipei à envoyer des signaux trompeurs à Pékin, obligeant Washington à maintenir un certain degré d’ambiguïté stratégique et, ce faisant, contribuant à une érosion de la propre résilience démocratique de Taïwan.
Conclusion : Un programme séduisant, une capitulation fatale
Dans le contexte de la volatilité des marchés mondiaux de l’énergie en 2026 et de l’ombre portée par le conflit au Moyen-Orient, la prochaine « rencontre Cheng-Xi » s’articulera presque certainement autour de trois thèmes : la stabilité, l’évitement de la guerre et l’avenir. En substance, la présidente du KMT est susceptible de proposer l’idée de désigner le détroit de Taïwan comme une zone exempte de conflit armé, soulignant que Taïwan ne devrait ni devenir un poste d’opérations avancées dans une confrontation États-Unis-Chine, ni être réduite à un pion géopolitique. Parallèlement, alors qu’un conflit lié à l’Iran intensifie les pressions sur l’approvisionnement énergétique mondial, Cheng tentera probablement de convaincre Xi de préserver le statu quo trans-Détroit, en présentant cette retenue comme conforme aux priorités stratégiques immédiates de Xi, notamment la nécessité de soutenir la croissance économique intérieure. Cheng devrait également lancer le concept de « refuge économique » trans-Détroit, conçu pour protéger l’industrie des semi-conducteurs de Taïwan et d’autres secteurs critiques contre des tarifs douaniers arbitraires et contre les effets de contagion des conflits ailleurs. Cheng pourrait même explorer des formes limitées de coopération trans-Détroit dans le domaine de l’énergie et de l’électricité, compte tenu des inquiétudes croissantes concernant d’éventuelles pénuries.
Si Xi répond positivement à ces propositions, même en termes purement rhétoriques, le KMT serait bien positionné pour en tirer profit politiquement, utilisant la « rencontre Cheng-Xi » pour s’attribuer le mérite auprès du public taïwanais et convertir cet élan en gains électoraux en 2026. Si, toutefois, Xi offre peu en retour, Cheng pourrait toujours se replier sur le « Consensus de 1992 », signalant à Xi que le KMT se tient prêt à « défendre » l’interprétation constitutionnelle de la République de Chine de « l’une Chine » au sein du Yuan législatif (le Préambule des articles additionnels de la Constitution de la RdC), en échange d’un engagement de l’Armée populaire de libération à s’abstenir de recourir à la force contre Taïwan. Une telle démarche viserait à démontrer à la société internationale que le KMT conserve la capacité de dialoguer avec le PCC, tout en démantelant le récit domestique du Parti démocrate progressiste consistant à « résister à la Chine, protéger Taïwan ».
Peu d’observateurs savent que la présidente Cheng Li-wun est passée tout près de l’obtention d’un doctorat en relations internationales à l’Université de Cambridge, et que durant son mandat de législatrice, elle a siégé à la Commission des affaires étrangères et de la défense nationale. Forte de cette combinaison de formation académique et d’expérience pratique, elle serait bien placée pour utiliser la « rencontre Cheng-Xi » afin de poursuivre une ouverture limitée mais significative de l’espace international de Taïwan. Plus précisément, elle pourrait chercher à persuader le président Xi d’accorder à Taïwan une certaine marge de participation, en tant qu’observateur, au sein d’organisations internationales non politiquement sensibles mais à orientation fonctionnelle, telles que l’Assemblée mondiale de la santé (AMS) ou l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Crucialement, elle pourrait également insister pour que cette participation soit assurée par des professionnels affiliés au KMT, désignant ainsi de fait qui représenterait Taïwan dans ces institutions internationales. Si cette stratégie réussissait, l’impact pourrait être immédiat. Dès la session de l’AMS à la fin du mois de mai de cette année, elle pourrait envoyer une onde de choc à travers le système démocratique de Taïwan. Si le gouvernement de Taipei rejetait ce que Pékin présente comme un geste de « bonne volonté » et refusait d’envoyer des représentants, il ferait presque certainement face à de vives critiques nationales. Pourtant, s’il suivait la voie tracée par la « rencontre Cheng-Xi », il risquerait, concrètement, d’être réduit à un acteur passif, perdant à la fois son autonomie dans la participation internationale et son autorité exécutive pour nommer ses propres représentants.
Enfin, il ne faut pas perdre de vue une réalité fondamentale : Xi Jinping, une figure politique qui concentre désormais tout le poids du pouvoir et des ressources du PCC entre ses mains, n’est en aucun cas un dirigeant qui place la sécurité et le bien-être du peuple au-dessus de ses intérêts personnels. Devant les caméras, il réservera presque certainement un accueil de haut rang, cérémonialement généreux, à la présidente Cheng Li-wun, lui donnant toutes les apparences du respect et de la stature. Pourtant, derrière les portes closes, Xi cherchera tout aussi sûrement à lier Cheng dans un carcan doré d’engagements centrés sur l’opposition à l’indépendance de Taïwan et l’avancement de l’unification. Pour cette raison, même si la « rencontre Cheng-Xi » devait produire de soi-disant résultats liés à la paix dans le détroit de Taïwan, ces résultats ne reviendraient, par essence, qu’à un recyclage de vieilles formules plutôt qu’à un véritable pas en avant. En d’autres termes, il est peu probable que la rencontre offre à Taïwan un avenir meilleur ; elle risque plutôt de verrouiller l’île dans le kekkai conceptuel de 1992. Le coût d’un tel résultat pourrait s’avérer extrêmement élevé. À l’heure où la compétition États-Unis-Chine s’intensifie, une rencontre entre les deux chefs de parti serait probablement interprétée à Washington comme un changement stratégique au sein même de Taïwan. Cela suggérerait que Taïwan, en tant que petit État, n’est pas pleinement engagé aux côtés des États-Unis, et que son parti d’opposition est prêt à chercher un accommodement avec un régime qui le menace depuis longtemps de l’usage de la force. Dans ces circonstances, cette forme d’« engagement » trans-Détroit ne constituerait pas de la diplomatie, et ne ferait progresser de manière significative ni la paix ni la sécurité. Elle reviendrait plutôt à un pari politique à haut risque de la part du KMT, doublé d’un acte de capitulation fatal.
En résumé, il n’est pas difficile de prévoir que la présidente Cheng du KMT reviendra de la « rencontre Cheng-Xi » avec ce qui semblera être un ensemble d’engagements séduisants, un accord rempli de promesses attrayantes mais qui resteront largement hors de portée. Ces promesses sont susceptibles de mettre à rude épreuve la résilience démocratique de Taïwan, d’exacerber les divisions sociales et, en retour, d’imposer d’importants défis de gouvernance à l’administration. Pourtant, de tels « engagements » apparaissent profondément ironiques face à la réalité des déploiements de missiles, des exercices militaires, de la guerre cognitive et des opérations en zone grise du PCC dirigés contre Taïwan. En substance, si Cheng Li-wun, agissant en sa qualité de chef de l’opposition, parvenait à obtenir une forme quelconque d’engagement de la part du PCC, cela se ferait presque certainement au prix d’une dilution de la volonté de Taïwan de se défendre. Plus le KMT parviendra à extraire de dividendes politiques du PCC, plus la sécurité nationale et la résilience sociétale de Taïwan risquent de s’éroder. Ce qui se joue n’est pas un rapprochement mutuellement bénéfique, mais plutôt une constriction lente : Pékin utilise l’« engagement » comme un nœud coulant, resserrant son emprise sur le sentiment de souveraineté de Taïwan. Ce n’est pas une histoire de gains partagés ou de coexistence pacifique. C’est, au contraire, un cas d’école de cheval de Troie.
