Par : Prof. Dr. Mohsen Mohammad Saleh
Les remarques du Premier ministre Netanyahu concernant l’établissement d’une alliance ou « d’un hexagone d’alliances autour ou au sein du Moyen-Orient » n’étaient clairement pas fortuites. Au contraire, elles ont été soigneusement élaborées et prononcées au début de la réunion hebdomadaire du gouvernement, un choix délibéré visant à conférer une autorité formelle et une importance stratégique à cette déclaration. Ce faisant, il s’assurait que le message reçoive une large couverture médiatique, tant au niveau national qu’international. De plus, Netanyahu a articulé cette vision comme un cadre stratégique prospectif immédiatement avant d’annoncer la visite attendue du Premier ministre indien Narendra Modi.
Contexte : La Doctrine de la Périphérie
Le cadre proposé par Netanyahu fait écho à une ancienne doctrine de sécurité israélienne associée à David Ben-Gurion, premier Premier ministre d’Israël, datant des années 1950 : la Doctrine de la Périphérie, également connue sous le nom de stratégie de « tirer les périphéries ». Cette approche visait à contourner les États arabes centraux en cultivant des alliances avec des puissances régionales non arabes et des groupes minoritaires à travers le Moyen-Orient, afin d’encercler et d’affaiblir les États arabes voisins. Historiquement, la doctrine mettait l’accent sur le renforcement des liens avec la Turquie, l’Iran et l’Éthiopie, ainsi que sur l’engagement des communautés minoritaires dans le Bilad al-Sham (Syrie, Jordanie, Palestine et Liban), l’Irak, le Soudan du Sud et l’Afrique du Nord. La logique stratégique était que les acteurs régionaux seraient occupés par des conflits internes sectaires et ethniques et par la gestion des relations tendues avec les États contrebalançant, réduisant ainsi l’attention portée à la confrontation avec l’occupation israélienne.
Cette stratégie a largement échoué, notamment après la chute du Shah et le succès de la Révolution islamique en Iran, ainsi que la montée des mouvements islamiques conservateurs dans le paysage politique turc. Néanmoins, Israël a compensé ces revers grâce à des accords de normalisation avec l’Égypte, la Jordanie, la direction palestinienne, puis plus tard avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan. Par conséquent, il n’était plus nécessaire de « tirer les périphéries », puisque le cœur avait été effectivement « dompté » et ne représentait plus une menace.
Cela soulève alors des questions sur les motifs de Netanyahu en avançant publiquement cette idée, ainsi que sur le sérieux et la faisabilité pratique d’un tel projet.
Existe-t-il un axe radical sunnite ?
Toute étude objective, ou même un examen minutieux, ne trouve aucune preuve de l’émergence d’un « axe radical sunnite ». Ce qui est apparu se limite à une coordination entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, des États qui sont généralement :
- Alignés sur un courant « modéré » et non partisans de l’islam politique.
- Stratégiquement proches des États-Unis.
- Soutiens importants du processus de paix et de la solution à deux États, avec l’ouverture de l’Arabie saoudite et du Pakistan à normaliser les relations avec Israël si ce dernier s’engage dans ce cadre.
- Principaux soutiens du plan Trump pour la bande de Gaza.
- Soutiens de la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et de l’Autorité palestinienne à Ramallah, exigeant que le Hamas respecte les Accords d’Oslo et le processus de paix, permettant ainsi sa participation aux élections palestiniennes et son intégration à l’OLP, tout en soutenant le désarmement du Hamas sous la supervision de l’Autorité palestinienne (comme reflété dans le vote lors de la Conférence internationale sur la solution à deux États, 28-30/7/2025, et la Déclaration de New York, 12/9/2025).
- Ne représentent aucune menace pour Israël et n’ont aucune intention de s’engager dans un conflit avec lui.
En termes pratiques, cela signifie qu’il n’existe ni axe, ni alliance politique, ni formation « radicale » au sens réel. Les affirmations de Netanyahu sont donc une fabrication artificielle et trivialisée.
Montée de l’anxiété régionale
La brutalité israélienne et le génocide en cours dans la bande de Gaza ont considérablement accru l’anxiété et soulevé de sérieuses questions parmi les États de la région, y compris ceux favorables à la normalisation, sur la possibilité ou la viabilité d’une « normalisation » ou d’un « règlement pacifique » avec un tel système politique. Cette anxiété a été renforcée par les récents changements dans la doctrine de sécurité israélienne, désormais appliquée de manière ouverte et coercitive, imposant sa domination dans toute la région et cherchant à faire entrer tous les acteurs dans une « ère israélienne ».
Le processus de paix souhaité n’est plus basé sur le partenariat ou l’égalité, mais sur la dynamique d’un Israël « maître » et d’un acteur arabe « subordonné ». De plus, le comportement des États-Unis sous Trump a accentué cette incertitude, étant donné son approche pragmatique qui privilégie le « pouvoir et l’intérêt », combinée à une vision sioniste évangélique ignorant les normes internationales, les lois et les accords communs. L’inquiétude supplémentaire provient de la phase post-« frappe contre l’Iran », suscitant la peur d’une subordination complète de la région.
Cette anxiété s’est manifestée par la suspension ou le ralentissement de la normalisation par l’Arabie saoudite, ainsi que par les efforts coordonnés de l’Arabie saoudite, du Pakistan et de la Turquie pour combler les lacunes stratégiques et protéger les intérêts communs. L’Égypte, l’Arabie saoudite et d’autres États ont également cherché à diversifier leurs sources d’armement.
En conséquence, même une coordination modeste entre ces pays a pu suffire à déclencher le « feu rouge » israélien, surtout dans un contexte où Israël cherche une domination régionale complète.
Objectifs de Netanyahu :
L’axe auquel Netanyahu a fait référence, qu’il a suggéré comme formant un cordon stratégique autour du Moyen-Orient, inclut l’Inde, la Grèce, Chypre, ainsi que certains pays africains et asiatiques non nommés. L’Éthiopie semble être un candidat plausible pour l’État africain, tandis que l’identité des autres reste spéculative. Certains observateurs ont suggéré que le pays arabe en question est un État du Golfe connu pour ses liens étroits avec Israël et son alignement sur l’agenda régional israélien.
L’annonce par Netanyahu de cet « axe hexagonal » peut être interprétée à la lumière de :
- Son effort pour se présenter au public israélien comme un leader doté d’une vision stratégique, renforçant ainsi son image de « héros et sauveur » d’Israël, notamment en raison de son rôle dans l’Opération al-Aqsa Flood et les guerres d’Israël contre le Liban (Hezbollah), le Yémen (Ansar Allah) et l’Iran.
- L’isolement international d’Israël et sa position de « paria » à l’échelle mondiale. Netanyahu cherche à se présenter au public israélien comme un leader capable de briser cet isolement et de forger des alliances régionales neutralisant ou contenant les menaces extérieures potentielles.
- Même en l’absence d’adversaire réel ou de menace imminente, Netanyahu a un intérêt à « fabriquer » un ennemi afin de maintenir la cohésion interne, justifier sa continuité au pouvoir, légitimer l’agression israélienne et ses ambitions régionales, et entretenir des tensions qui entravent les progrès du processus de paix, y compris la possible mise en œuvre d’une solution à deux États.
- La déclaration elle-même révèle l’anxiété existentielle soulignée par l’Opération al-Aqsa Flood, les préoccupations concernant la stabilité dans un environnement volatile, et la profondeur du « complexe sécuritaire » au sein de l’état d’esprit sioniste. Elle reflète l’évolution de la doctrine de sécurité israélienne après l’Opération al-Aqsa Flood, notamment son insistance sur la sécurité préventive, le passage de la dissuasion par la menace à la dissuasion par la destruction, la neutralisation préventive des risques potentiels, et la redéfinition du « Moyen-Orient » selon les impératifs israéliens plutôt que d’adapter Israël à la réalité régionale. Cette anxiété se manifeste par l’affirmation de Netanyahu selon laquelle Israël combat sur sept fronts, tandis que l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, a précisé lors d’une interview avec Tucker Carlson que l’Égypte et la Jordanie constituent deux de ces fronts, uniquement en raison de la présence des Frères musulmans (MB) dans ces pays. Cette caractérisation ignore la répression massive des MB en Égypte, leur marginalisation et délégitimation en Jordanie, ainsi que le fait que ces deux pays sont normalisés et pleinement engagés dans le processus de paix.
- La confusion évidente et le manque d’équilibre chez Netanyahu et la direction israélienne. Son approche est intrinsèquement contradictoire, car elle risque d’aliéner les États amis et favorables à la normalisation en les représentant de manière inexacte. Netanyahu pourrait avoir voulu exercer une pression politique supplémentaire, même sur de potentiels partenaires régionaux, pour les dissuader de mener des politiques plus indépendantes du contrôle américano-israélien. En pratique, cependant, cette stratégie intensifie leurs inquiétudes et expose Israël comme un acteur peu fiable et un adversaire potentiel (ce qu’il est effectivement !). Elle envoie également un avertissement implicite aux États de la région qu’ils sont sous surveillance étroite, et que même l’autonomie limitée qu’ils espéraient exercer n’est pas tolérée.
Conclusion :
Netanyahu pourrait viser, au moins en partie, à établir un « équilibre stratégique », avec l’Inde contre le Pakistan, la Grèce et Chypre contre la Turquie, et l’Éthiopie contre l’Égypte… Cependant, il est peu probable que ces pays entreprennent de nouvelles initiatives, car beaucoup suivent déjà des politiques similaires à celles antérieures à la formation de cet axe supposé. Ce qui pourrait être nouveau est l’établissement de mécanismes de coordination entre eux, tandis qu’Israël chercherait à exacerber les rivalités régionales et à prévenir tout accord potentiel.
Néanmoins, ces pays manquent de capacité pour former un véritable encerclement. Ils conservent de nombreux intérêts communs avec le monde arabe et musulman et sont peu susceptibles de s’engager dans des conflits contre celui-ci. De plus, il est improbable qu’ils entrent dans des alliances explicites qui subordonnent leurs agendas aux directives israéliennes. En conséquence, une grande partie de la rhétorique de Netanyahu semble exagérée et spéculative, bien que prudence, engagement réfléchi et mesures préventives demeurent essentielles.
Dans l’ensemble, les actions de Netanyahu sont susceptibles d’accroître les inquiétudes parmi les partenaires et alliés potentiels, tout en élargissant le cercle d’opposition au projet sioniste dans la région, affectant même les États les plus « modérés » et proches des États-Unis. Cela nécessite une réévaluation complète par tous les États arabes de la faisabilité du processus de paix et de la normalisation avec Israël, ainsi qu’une réévaluation des priorités de sécurité nationale arabes et islamiques. Cela souligne également l’importance de considérer la résistance palestinienne et la persévérance du peuple palestinien comme une ligne de défense centrale et stratégique pour l’Ummah (la nation musulmane).
