Tehran, Iran - Oct 25, 2016 : Azadi Tower with flasgs of Iran, Tehran, Iran. Source: Shutterstock

Opinion – Comment une guerre destinée à briser la République islamique l’a finalement renforcée

Les frappes contre l’Iran avaient pour objectif de réaliser ce que des années de sanctions, d’isolement et de troubles internes n’avaient pas réussi à accomplir : pousser la République islamique au bord de l’effondrement. Les concepteurs de cette campagne, qu’ils se trouvent à Washington ou à Tel-Aviv, semblaient partager un même calcul stratégique : qu’un coup porté directement aux plus hauts échelons de l’État iranien — allant de l’assassinat de commandants militaires et de dirigeants politiques à des attaques contre les infrastructures militaires et sécuritaires — déclencherait une mobilisation massive contre le gouvernement, encouragerait des défections au sein du régime et finirait par provoquer la chute de la République islamique de l’intérieur.

Ce calcul n’était pas dénué de logique. Ces dernières années, l’Iran a traversé une succession de vagues de contestation : les manifestations de 2017 et de 2019, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » à la suite de la mort de Mahsa Amini, puis, plus récemment, le soulèvement national de janvier 2026, provoqué par l’effondrement du rial et réprimé lors d’une répression que le gouvernement iranien lui-même a reconnu avoir fait plus de 3 000 morts, l’épisode de répression intérieure le plus meurtrier depuis la fondation de la République islamique. Le fossé entre l’État et la société, en particulier dans les grandes villes, était devenu impossible à dissimuler. La crise économique, l’érosion de la légitimité du régime et un profond pessimisme social renforçaient tous l’idée que la République islamique traversait l’un des moments les plus fragiles de son histoire.

Ce qui s’est produit par la suite fut pourtant l’inverse de ce qui était attendu. Les rues ne sont pas devenues le théâtre d’un soulèvement populaire contre l’État. Au contraire, dans de nombreuses villes, elles se sont transformées en lieux de mobilisation des forces fidèles au clergé au pouvoir, une mobilisation qui dépassait largement les rassemblements officiellement organisés et qui s’est poursuivie soir après soir pendant plusieurs semaines.

L’organisation de l’État et sa propagande ne suffisent pas à expliquer ce phénomène. Quelque chose de plus profond s’est réveillé : un discours religio-héroïque qui avait joué un rôle fondateur dans la consolidation de la République islamique au cours de la première décennie ayant suivi la révolution de 1979. Ce discours, dont le moment fondateur fut la guerre Iran-Irak, avait retrouvé une vigueur politique après des années d’érosion progressive.

La question essentielle n’est pas simplement que la guerre ait renforcé le soutien au gouvernement parmi une partie de sa base fidèle. Plus fondamentalement, pour une partie de cette base, la guerre a de nouveau donné un sens à leur engagement.

La République islamique n’est pas seulement une structure politique disposant d’un électorat fidèle. Pour nombre de ses partisans, elle constitue ce que Clifford Geertz appelait un « système de sens » : non pas une simple idéologie, mais un univers moral et symbolique à travers lequel la réalité politique devient intelligible. Des notions telles que la résistance, le martyre, le siège, le sacrifice, la fermeté et la défense ne sont pas vécues comme de simples slogans politiques, mais comme les éléments d’une vision éthique et existentielle du monde. Une guerre extérieure, en particulier sous la forme qu’a prise ce conflit, a réactivé cet univers.

Pour comprendre la portée de cette évolution, il faut revenir au rôle de la guerre Iran-Irak dans la consolidation de la République islamique. Le régime ne s’est pas consolidé uniquement grâce aux élections ou aux institutions bureaucratiques, mais aussi à travers la guerre. Le conflit de huit ans avec l’Irak fut bien plus qu’un affrontement militaire. Il constitua l’un des principaux moteurs de production de légitimité, de loyauté, d’identité collective et de mythe politique de la République islamique.

À une époque où l’ordre issu de la révolution était encore instable et où de multiples forces politiques — libéraux, mouvements de gauche, nationalistes et groupes armés d’opposition — se disputaient l’influence, l’État élabora un discours religio-héroïque fusionnant les symboles du chiisme — Achoura, le martyre, la mazlumiyat (la souffrance historique et le sentiment de victimisation) — avec des thèmes nationaux tels que la défense du territoire et la résistance à l’invasion. Ceux qui partaient au front ne combattaient pas pour un gouvernement. Ils défendaient l’islam, la patrie, l’honneur, la vérité et la révolution elle-même. Cette fusion créa un puissant lien affectif entre une partie de la société, l’expérience de la guerre et le pouvoir clérical.

Au centre de ce dispositif se trouvait l’ayatollah Khomeiny, dont l’autorité révolutionnaire et religieuse l’éleva, aux yeux de nombreux partisans, à une position proche de ce que Max Weber appelait une autorité charismatique : une figure perçue non seulement comme un dirigeant politique, mais comme l’incarnation même de la révolution et de la religion. La guerre contribua ainsi à fusionner le pouvoir du clergé, la défense nationale, le sacrifice et le symbolisme chiite dans un univers moral et politique commun. Le conflit ne fut donc pas seulement un champ de bataille ; il constitua également l’un des principaux espaces dans lesquels l’ordre postrévolutionnaire fut stabilisé.

L’État iranien donna un nom à cet univers : defa-e moqaddas, la « Défense sacrée ». Cette appellation est en elle-même révélatrice. Dans le discours officiel iranien, la guerre de huit ans contre l’Irak n’était pas présentée comme une guerre de défense nationale ou territoriale, mais comme une entreprise sacrée, investie du même poids théologique que la tradition chiite attribue à la bataille de Karbala et au martyre de l’imam Hussein. Mourir au front ne signifiait pas mourir pour l’État, mais s’inscrire dans une lignée remontant à quatorze siècles. Ce cadrage reliait la révolution aux ressorts émotionnels les plus profonds de la religiosité chiite et faisait de la République islamique l’héritière d’une histoire sacrée plutôt que d’une simple expérience politique récente.

La « Défense sacrée » ne s’est jamais figée dans la mémoire historique ; elle est devenue l’un des fondements émotionnels de la République islamique elle-même. Même après la fin de la guerre, le clergé dirigeant s’est efforcé de maintenir ce discours vivant. À travers les médias d’État, le cinéma de guerre, les commémorations des martyrs, les pèlerinages mémoriels des Rahian-e Noor (« Les voyageurs de la lumière »), les écoles et les programmes officiels de mémoire, il a cherché à préserver l’héritage héroïque du conflit. Le projet des Modafean-e Haram (« Défenseurs du Sanctuaire ») en Syrie et en Irak constitua une nouvelle tentative de reproduire cette même narration religio-héroïque dans un contexte géopolitique différent. Les immenses cortèges funéraires organisés après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020 offrirent la démonstration la plus manifeste de la persistance de cet univers symbolique bien après les années 1980.

Pourtant, au cours des deux dernières décennies, sa capacité de mobilisation s’est progressivement affaiblie. Une nouvelle génération, qui n’avait aucun souvenir direct de la guerre, percevait le monde autrement. Les transformations culturelles, l’essor des médias numériques, l’élargissement des classes moyennes urbaines et les vagues successives de contestation ont accentué la distance entre une grande partie de la société et le récit officiel de l’État. Pour de nombreux jeunes Iraniens, le langage du martyre et de la Défense sacrée n’avait plus la force émotionnelle qu’il possédait dans les années 1980.

Cette érosion avait plusieurs causes. Pour les Iraniens nés après la fin des années 1980, aujourd’hui majoritaires sur le plan démographique, la guerre n’était pas une expérience vécue, mais une mémoire façonnée par l’État, transmise à travers les manuels scolaires, les fresques murales et les cérémonies télévisées. En outre, ce discours avait été largement instrumentalisé et banalisé : les autorités l’invoquaient pour justifier presque toutes les politiques, qu’il s’agisse de l’austérité économique, des restrictions d’accès à Internet ou des interventions militaires à l’étranger, au point que son caractère sacré finit par se confondre avec une rhétorique politique routinière. Enfin, ce discours était visiblement contredit par le mode de vie de ceux qui le défendaient le plus ardemment : une élite révolutionnaire dont les enfants vivaient confortablement à l’étranger, tandis que les Iraniens ordinaires faisaient face à l’inflation, au chômage et à l’effondrement de leur monnaie.

La guerre récente a réactivé cette structure symbolique en voie d’effacement. Trois évolutions furent particulièrement déterminantes.

La première fut la capacité de résistance militaire de l’Iran. Avant le conflit, beaucoup estimaient — y compris parmi certains partisans du régime — qu’en cas d’affrontement direct avec les États-Unis et Israël, l’Iran s’effondrerait en quelques jours. Compte tenu du déséquilibre des forces militaires, cette hypothèse n’avait rien d’irrationnel. La destruction de l’Irak et de la Libye, l’effondrement de l’Afghanistan, ainsi que les nombreux rapports faisant état d’infiltrations des services de renseignement au sein des structures sécuritaires iraniennes semblaient confirmer cette perspective.

Pourtant, le résultat fut tout autre. L’Iran ne s’est pas effondré. Il a résisté pendant plusieurs semaines à une intense pression militaire et a continué à riposter face à ce que beaucoup considèrent comme la coalition militaire la plus puissante du monde. Cette capacité de résistance a ravivé un sentiment de confiance au sein des milieux fidèles au régime. Pour beaucoup d’entre eux, il ne s’agissait pas seulement d’un élan nationaliste. Cette endurance apparaissait comme la confirmation d’un récit que le régime répétait depuis des décennies : la résistance face à ce qu’il décrit comme l’ordre oppressif mondial n’était pas un simple discours de propagande, mais une réalité historique. Pour de nombreux partisans de la République islamique, la guerre a transformé des affirmations idéologiques abstraites en une expérience historique concrète.

Le deuxième facteur fut le refus des élites politiques et militaires de fuir. Un récit largement répandu parmi les opposants voulait que les hauts responsables de la République islamique abandonnent le pays au premier signe d’une véritable crise. Les histoires selon lesquelles les familles de nombreux responsables étaient installées en Europe, au Canada ou aux États-Unis étaient profondément ancrées dans le débat public.

La guerre a mis ce récit à mal.

Même au milieu des assassinats ciblés et des frappes contre des personnalités du régime, aucun haut responsable n’a abandonné son poste. Beaucoup sont restés malgré les risques personnels auxquels ils étaient directement exposés. Certains ont même été tués avec des membres de leur famille.

Au sein de la base fidèle au régime, cela a ravivé des récits rappelant fortement la période de la guerre Iran-Irak : des commandants restés à leur poste, des familles partageant leur destin, des responsables qui auraient pu fuir mais ont choisi de rester.

Cet élément est essentiel. Un discours politique religio-héroïque repose sur l’existence de modèles moraux, c’est-à-dire de figures dont le comportement donne une réalité concrète au langage du sacrifice.

Le troisième facteur, plus profond encore que les deux premiers, réside dans la signification symbolique attachée à la mort de responsables politiques et militaires.

Dans la logique religio-héroïque de la République islamique, la mort d’un commandant tombé dans l’exercice de ses fonctions n’est pas interprétée comme une défaite, mais comme une victoire symbolique.

Une personnalité tuée alors qu’elle demeure à son poste entre dans la catégorie du shahid (martyr), une notion qui possède un poids émotionnel et théologique considérable dans la culture politique chiite.

La République islamique s’est depuis longtemps appuyée sur les récits du martyre pour assurer sa reproduction symbolique. Pourtant, ces dernières années, la puissance politique de ce langage s’était nettement affaiblie. La guerre lui a redonné toute sa vitalité.

À partir de ce moment, la politique dépasse le cadre des simples frustrations économiques ou du mécontentement ordinaire pour entrer dans ce qu’Émile Durkheim décrivait comme le domaine du sacré : un univers symbolique dans lequel le sacrifice collectif, le deuil ritualisé et le martyre produisent des formes de solidarité qui ne peuvent être réduites aux seuls intérêts matériels.

Bien entendu, rien de tout cela ne signifie que la République islamique ait retrouvé la large légitimité sociale qu’elle avait perdue au fil des années de répression, de crise économique et d’exclusion politique.

De larges secteurs de la société iranienne — les jeunes générations urbaines, un nombre important d’hommes et de femmes se reconnaissant dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté », ainsi qu’une partie importante des classes moyennes urbaines — continuent très probablement de percevoir le régime de la même manière qu’avant la guerre.

Les souvenirs de la violence de l’État, de la répression, des difficultés économiques et des restrictions imposées à la vie quotidienne ne s’effacent pas en quelques semaines de conflit militaire.

Même si certains critiques du régime, en particulier ceux qui s’opposaient à une intervention étrangère, se sont temporairement rapprochés du gouvernement pendant la guerre, cela ne doit pas être interprété comme un rétablissement général de sa légitimité.

L’évolution la plus importante se situe ailleurs : dans la réactivation de l’univers symbolique qui constitue le cœur idéologique de la République islamique.

Dans de nombreux États idéologiques, la survie dépend moins de la popularité auprès de l’ensemble de la population que de la cohésion, de l’engagement et de la capacité de mobilisation d’un noyau fidèle.

Or, la guerre récente a précisément renforcé ce noyau.

Si la République islamique sort intacte de ce conflit — et les éléments actuellement disponibles suggèrent que ce sera le cas —, cette guerre deviendra une source durable de légitimité symbolique et de cohésion interne pour le clergé dirigeant.

De la même manière que la guerre Iran-Irak a façonné pendant des décennies l’imaginaire politique de la République islamique, le conflit actuel donnera naissance à un nouveau récit fondateur : celui de l’endurance face à une pression extérieure simultanée, de la mort de hauts responsables et de la réactivation du sacrifice collectif.

Et il accomplira ce que des décennies de propagande n’avaient pas réussi à faire : transmettre le discours religio-héroïque de la génération révolutionnaire aux jeunes générations qui n’ont jamais connu directement la guerre Iran-Irak, une tâche que la seule propagande de l’État avait eu beaucoup de mal à accomplir.

Les conséquences dépassent le seul cadre de la politique intérieure.

Un État dont la base fidèle se sent à la fois soudée et confortée dans son interprétation de l’histoire agit différemment, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Il aborde les négociations, les conflits régionaux et les crises internes avec davantage d’assurance.

La plus grande erreur d’analyse commise par de nombreux observateurs étrangers a été de considérer la République islamique uniquement comme une structure politique, au lieu de la comprendre comme un ordre idéologique producteur de sens, dont la puissance continue de reposer, au moins en partie, sur un univers symbolique religio-héroïque qui n’avait pas disparu, mais était simplement entré dans une phase de semi-latence.

La guerre a réveillé cet univers. Et cela pourrait bien constituer l’une des conséquences les plus inattendues d’une campagne militaire qui avait précisément pour objectif de mettre fin à la République islamique.

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Naser Ghobadzadeh

Naser Ghobadzadeh

Naser Ghobadzadeh est professeur agrégé de sciences politiques et de relations internationales à l'Université américaine de Bulgarie. Ses recherches portent sur la religion et le pouvoir politique dans une perspective comparative et internationale, et plus particulièrement sur les relations entre l'État et la religion, la pensée politique islamique et l'autoritarisme électoral. Il est l'auteur de *Theocratic Secularism: Religion and Government in Shi’i Thought* (Oxford University Press, 2023) et de *Religious Secularity: A Theological Challenge to the Islamic State* (Oxford University Press, 2015).

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