Le président élu de Colombie, Abelardo De La Espriella, largement connu sous le surnom d’« El Tigre », héritera d’un pays profondément marqué par l’insécurité.
La stratégie de la « Paz Total » (paix totale) du président sortant Gustavo Petro laisse un héritage difficile. Les dialogues engagés avec les groupes armés ont produit des résultats limités. Pendant ce temps, la Colombie a vu des organisations armées et criminelles consolider leur contrôle territorial, développer leurs capacités violentes et tirer profit de la culture de la coca, de l’exploitation minière illégale et de l’extorsion.
De La Espriella a capitalisé sur ces problèmes pendant sa campagne électorale, en promettant une politique de « main de fer ». Cela signifie la fin des négociations avec les groupes armés, une pression militaire accrue, la fumigation et l’éradication des cultures de coca, l’extradition de criminels vers les États-Unis ainsi que la construction de mégaprison.
Dans un pays où de nombreuses communautés vivent sous l’autorité de groupes armés plutôt que sous celle de l’État, ces promesses possèdent un fort attrait politique. Mais ce programme de main de fer est-il réellement adapté pour résoudre les problèmes auxquels la Colombie est confrontée aujourd’hui ? Une raison d’être sceptique réside dans la difficulté de lutter contre des groupes violents profondément intégrés aux communautés locales.
La gouvernance rebelle relativement centralisée qu’exerçaient autrefois les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) dans les zones rurales colombiennes a été largement remplacée par une gouvernance criminelle fragmentée, dirigée par des groupes armés professionnalisés et internationalisés. Ces groupes se sont considérablement développés depuis l’accord de paix de 2016 et la démobilisation des FARC.
L’État colombien n’a pas réussi à combler le vide de pouvoir qui en a résulté. Celui-ci a plutôt été occupé par l’Armée de libération nationale (ELN), d’extrême gauche, le Clan du Golfe (Forces d’autodéfense gaitanistes de Colombie ou AGC), des dissidences des FARC et une constellation mouvante de gangs locaux. Tous ces acteurs se disputent et coopèrent parfois autour de la production et du trafic de coca, de l’exploitation minière illégale, de l’extorsion et d’autres activités criminelles.
L’un des problèmes fondamentaux qui en découle est que ces groupes criminels ne sont pas extérieurs aux communautés locales dans lesquelles ils opèrent : ils sont profondément liés à celles-ci. Ils recrutent des jeunes habitants, imposent des taxes aux commerces locaux, transportent des marchandises sur les routes utilisées par tous et offrent souvent la seule source de revenus sur laquelle de nombreux foyers peuvent compter.
Lorsque les acteurs armés et les civils sont aussi étroitement mêlés, une politique de main de fer ne permet pas d’identifier de manière fiable les combattants et de les distinguer des civils. Cet élément est essentiel, car cette approche suppose que l’État est capable d’identifier un ennemi, d’utiliser une force écrasante et de rétablir l’ordre. Cela peut constituer un message convaincant lors d’une campagne électorale. Mais la réalité est beaucoup plus complexe dans des territoires où les groupes armés ne sont pas clairement séparés de la vie sociale et économique des communautés locales.
Cela ne signifie pas que le gouvernement colombien devrait renoncer à l’usage de la force. L’État a le devoir de protéger les civils et de lutter contre les organisations armées qui tuent, pratiquent l’extorsion, recrutent des enfants et contrôlent des territoires. Mais la véritable question est de savoir quel type de force doit être utilisé, contre qui elle doit être dirigée et quelle stratégie politique doit l’accompagner.
L’accord de paix de 2016 en danger
Une politique de sécurité principalement axée sur la pression militaire risque également d’affaiblir l’accord de paix de 2016. Cet accord n’a jamais eu pour seul objectif le désarmement des FARC. Il reconnaissait également que la violence criminelle en Colombie est alimentée par les inégalités rurales, la faible présence de l’État, la limitation de la participation politique, l’insécurité foncière et la dépendance de nombreuses communautés aux économies illicites.
L’un de ses piliers fondamentaux, présenté dans le premier chapitre de l’accord, est le programme de Réforme rurale intégrale (RRI), qui vise notamment à redistribuer les terres. Cette réforme est essentielle car les inégalités foncières constituent depuis longtemps l’un des facteurs à l’origine du conflit en Colombie. Un accès plus équitable à la terre, associé à d’autres formes de soutien destinées aux populations rurales défavorisées, peut réduire la dépendance des communautés rurales envers les groupes armés et les économies illégales.
Une stratégie qui remplacerait la réforme rurale par une approche centrée sur la sécurité militaire et un développement dirigé principalement par le secteur privé risque d’exclure les petits agriculteurs. C’est une approche dangereuse. Si les paysans restent privés de sécurité foncière, d’infrastructures et de sources de revenus légales, les groupes armés continueront à proposer des formes de protection coercitives et des emplois liés aux activités illicites. Dans de telles conditions, l’État pourrait remporter des victoires militaires à court terme, mais il aurait peu de chances d’établir une légitimité ou une autorité durables.
Le même problème concerne la politique antidrogue proposée. La fumigation et l’éradication forcée peuvent détruire les cultures de coca. Mais elles ne créent pas de moyens de subsistance légaux alternatifs. Sans solutions viables, de nombreux agriculteurs replanteront de la coca ou tomberont davantage sous le contrôle des groupes armés. Une politique qui considère principalement les cultivateurs de coca comme des criminels risque également d’éloigner des communautés dont la coopération est indispensable à toute stratégie de sécurité durable.
Enfin, De La Espriella a menacé de démanteler le système de justice transitionnelle. La Colombie dispose d’un ensemble d’institutions chargées de garantir aux victimes du conflit armé leurs droits à la justice, à la réparation, à la vérité et à la non-répétition des violences. L’accord de paix ainsi que le cadre de justice transitionnelle sont tous deux protégés par l’Acte législatif 02 de 2017 et intégrés dans le système plus large de vérité, justice et réparation.
Même si leur suppression complète serait difficile en raison de leur statut constitutionnel protégé, du large soutien dont elles bénéficient au sein du Congrès colombien et des pressions internationales, il existe une menace réaliste d’un affaiblissement progressif par des réductions budgétaires, une délégitimation politique et une application sélective de leurs décisions. Une telle évolution risquerait d’endommager la confiance envers l’État à un moment où la Colombie a besoin d’une coopération accrue des populations civiles dans les territoires touchés par le conflit.
Le danger plus large est que le prochain gouvernement colombien considère la paix et la sécurité comme deux projets opposés. Ce n’est pas le cas. Les dispositions de l’accord de paix ne constituent pas des obstacles à la sécurité. Lorsqu’elles sont correctement mises en œuvre, elles font partie du processus de construction de l’État nécessaire pour réduire le pouvoir des groupes armés.
