P1-Sun FPV interceptor drones produced by SkyFall company are tested at a training ground in northern Ukraine, May 8, 2026, amid Russia’s attack on Ukraine. Source: Shutterstock

Que signifient les récents accords de défense entre les pays du Golfe et l’Ukraine pour la Russie et la région ?

Depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, l’Ukraine cherche à transformer son expérience du champ de bataille en un nouvel atout de politique étrangère. Kiev aurait déployé des équipes de spécialistes militaires en Jordanie, au Koweït, au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis afin d’aider à intercepter les drones iraniens et de conseiller sur la défense aérienne. Cela a été suivi par des visites de dirigeants ukrainiens dans la région en mars, avril et mai, ainsi que par une série d’accords de défense avec le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Ces accords ont déjà alimenté, dans certaines analyses occidentales, une interprétation familière : celle d’un basculement des États du Golfe loin de la Russie, d’un alignement discret des monarchies arabes sur l’Occident contre Moscou, et d’une Ukraine en passe de remplacer la Russie comme partenaire sécuritaire régional. Bien que ces arguments soient pratiques, ils sont aussi prématurés et trompeurs.

Ce qui se produit n’est pas un réalignement géopolitique du CCG contre Moscou, mais plutôt une stratégie de diversification pragmatique de monarchies du Golfe opérant dans un environnement sécuritaire régional en forte détérioration. Il s’agit de la continuité de la politique étrangère du Golfe depuis le milieu des années 2010 : pragmatique, diversifiée, transactionnelle et volontairement non binaire. Les monarchies du Golfe ne choisissent pas l’Ukraine contre la Russie. Elles ajoutent l’Ukraine à un portefeuille élargi d’options sécuritaires, technologiques et diplomatiques.

Le contexte est déterminant

La guerre américano-israélienne contre l’Iran a renforcé des inquiétudes déjà anciennes dans le Golfe concernant les menaces de missiles, la guerre des drones, la sécurité maritime et la vulnérabilité des infrastructures critiques. L’expérience militaire ukrainienne est devenue attractive non pas parce que les États du Golfe ont adopté un tournant idéologique en faveur de Kiev, mais parce que l’Ukraine a acquis une expertise de terrain précisément dans les domaines qui préoccupent les États du CCG : drones à bas coût, systèmes anti-drones, guerre électronique, adaptation de la défense aérienne et protection des infrastructures sous attaque continue.

En d’autres termes, cela ne signifie pas que le Golfe devient anti-russe. Cela signifie qu’il devient pragmatique.

Les mémorandums d’entente et accords-cadres signés avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar doivent donc être interprétés avant tout comme des instruments d’acquisition de capacités, et non comme des déclarations géopolitiques. La plupart des annonces publiques relèvent encore de cadres de coopération : mécanismes de futurs contrats, échanges technologiques, formations, groupes de travail conjoints et éventuelle coproduction. Les informations disponibles ne montrent pas encore de contrats massifs avec volumes, calendriers de livraison et engagements financiers définis. La dimension politique dépasse donc pour l’instant la substance commerciale.

Les détails sont essentiels

Les détails des accords ne doivent pas être négligés. L’accord de défense entre l’Ukraine et l’Arabie saoudite a été décrit par Kiev lui-même comme un document qui « pose les bases de futurs contrats, de coopération technologique et d’investissements ». Cette formulation est importante, car elle indique un cadre et une possible future chaîne de projets, et non un contrat d’achat déjà signé.

L’accord avec les Émirats arabes unis doit également être lu avec prudence. Kiev a indiqué que les deux parties avaient convenu d’une coopération en matière de sécurité et de défense, tandis que « les équipes finalisent les détails ». Des rapports ultérieurs ont évoqué un accord de défense sur dix ans avec Abou Dhabi. Cependant, les informations publiques disponibles montrent surtout un cadre de coopération, pas encore de contrats détaillés rendus publics.

Le cas du Qatar est plus avancé sur le plan formel. L’Ukraine et le Qatar ont signé un accord intergouvernemental de dix ans couvrant l’industrie de défense, la défense aérienne, la lutte anti-drones, la formation, la cybersécurité, l’IA et les systèmes de commandement et de contrôle. Mais là encore, le texte public présente l’accord comme une base pour des investissements et des contrats futurs, plutôt que comme une preuve d’achats immédiats à grande échelle.

Cette distinction est cruciale : les cadres juridiques et mémorandums sont des instruments politiques avant d’être des instruments commerciaux. Ils ouvrent des canaux, signalent des intentions et facilitent les échanges administratifs, mais ne prouvent pas en eux-mêmes un basculement stratégique.

Aligner les moyens et les objectifs

Il est clair que l’expérience ukrainienne face aux attaques de drones iraniens de type Shahed est utile sur le plan pratique. Les États du Golfe cherchent à accéder à des enseignements opérationnels que les fournisseurs occidentaux ne peuvent pas toujours offrir de la même manière : ceux issus d’une guerre réelle de haute intensité où drones bon marché, guerre électronique, défense aérienne en couches et innovation rapide sur le champ de bataille sont devenus décisifs.

Mais cette valeur ne doit pas être exagérée.

Parallèlement, la coopération militaire avec l’Ukraine ne remplace pas la Russie. Moscou reste un acteur pertinent au Moyen-Orient, avec des liens énergétiques, alimentaires et en engrais, des projets nucléaires, des canaux diplomatiques et une base industrielle de défense encore active. Malgré les sanctions et les pressions sur sa production, la Russie continue de proposer des systèmes militaires, y compris dans les domaines de la défense aérienne, de la guerre électronique et des drones. En janvier 2026, Rosoboronexport a présenté des drones et munitions rôdeuses russes à UMEX à Abou Dhabi, illustrant sa concurrence directe dans les mêmes niches que celles visées par l’Ukraine.

Il serait donc inexact de considérer que Moscou n’a plus de valeur militaire ou technologique comparable dans certains segments. Les offres sont différentes : l’Ukraine apporte l’expérience du combat et l’innovation sous pression, tandis que la Russie propose l’échelle industrielle sur certains systèmes, une expertise en défense aérienne et guerre électronique, ainsi qu’une approche diplomatique plus flexible.

Les États du Golfe comprennent parfaitement cette logique et ne souhaitent pas dépendre exclusivement de l’un ou l’autre.

Les Émirats arabes unis, en particulier, ont depuis des années adopté une stratégie de diversification de leurs achats militaires afin de réduire leur dépendance excessive à l’Occident. Cette logique s’étend aussi à la Chine, à la Turquie, à la Corée du Sud et, dans une certaine mesure, à la Russie. L’objectif n’est pas le remplacement d’alliances, mais l’autonomie stratégique. L’Arabie saoudite et le Qatar suivent une logique similaire.

Dans ce contexte, la guerre russo-ukrainienne sert de laboratoire d’observation en temps réel pour les capacités militaires des deux camps, notamment dans le domaine des drones. Cela permet aux États du Golfe d’évaluer les performances réelles des systèmes d’armement, tout en conservant une approche pragmatique et non exclusive.

Les liens Russie–Golfe : bien plus que des armes

Les relations plus larges entre la Russie et les États du Golfe reposent sur des structures qui ne peuvent pas être facilement remplacées par une coopération de défense avec l’Ukraine. Les États du Golfe maintiennent volontairement une certaine ambiguïté stratégique dans leurs relations extérieures. Leur politique vis-à-vis de la Russie depuis 2022 suit clairement cette logique.

En effet, ils ont apporté un soutien humanitaire ou politique à l’Ukraine à différents moments, accueilli des négociations, maintenu des canaux de communication avec Kiev et exploré de nouvelles formes de coopération sécuritaire. Cependant, malgré une forte pression occidentale, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont largement refusé de rejoindre les sanctions contre la Russie, ont maintenu un dialogue politique avec Moscou, poursuivi des échanges économiques et conservé leur coopération dans le cadre de l’OPEP+.

La coordination énergétique avec la Russie reste stratégiquement importante pour les producteurs du Golfe, car elle contribue à la stabilité des prix, à la gestion de la production et à l’équilibre global du marché. Les récentes décisions de l’OPEP+ montrent encore la Russie et l’Arabie saoudite opérant dans un même cadre de producteurs. Les accords de défense avec l’Ukraine ne modifient pas cette réalité structurelle.

C’est pourquoi les décideurs occidentaux doivent éviter les interprétations trop optimistes. L’engagement des pays du Golfe avec l’Ukraine peut être bien accueilli à Washington et en Europe, mais il ne doit pas être interprété comme un basculement du CCG dans un camp anti-russe.

Pour les États du Golfe, coopérer avec l’Ukraine sert plusieurs objectifs simultanément : acquérir une expertise militaire utile, ouvrir des canaux d’investissement, renforcer leurs capacités défensives et montrer aux partenaires occidentaux qu’ils ne sont pas indifférents à la guerre en Ukraine. Cela permet aussi de réduire la pression politique exercée par les États-Unis et l’Europe, qui critiquent parfois leurs relations avec Moscou depuis 2022.

La même logique s’applique à l’Iran

Cette même logique vaut également pour l’Iran. Les États du Golfe ne souhaitent ni rompre totalement avec Téhéran, ni vivre sous la menace de ses missiles, drones ou pressions maritimes.

Leur position actuelle combine plusieurs éléments : dissuader l’Iran, maintenir des canaux de dialogue ouverts, coopérer avec les États-Unis sans devenir une plateforme d’escalade permanente, et coopérer avec l’Ukraine sans rompre avec la Russie.

Cette approche peut frustrer certains acteurs occidentaux, mais elle correspond à une gestion pragmatique des risques régionaux.

La raison est simple : les États du Golfe ne sont pas protégés géographiquement des conséquences d’une escalade. Leur économie dépend des ports, de l’énergie, du tourisme, de l’aviation, de la logistique et de la confiance des investisseurs. Toute crise dans le Golfe affecte directement les infrastructures critiques comme les pipelines, les terminaux de GNL, les aéroports, les usines de dessalement et les flux financiers.

Une posture plus ouvertement anti-iranienne ou anti-russe ne rendrait pas nécessairement la région plus sûre. Elle pourrait au contraire augmenter les risques de représailles et réduire la capacité des États du Golfe à jouer un rôle de médiation.

La neutralité n’est pas une faiblesse

Un point souvent absent des analyses occidentales est le suivant : plus les États du Golfe sont indépendants et neutres, plus cela peut contribuer à la stabilité régionale.

La neutralité ne signifie pas passivité. Elle signifie le maintien de canaux de communication avec tous les acteurs majeurs afin d’éviter que la région ne devienne un simple prolongement des confrontations entre grandes puissances — qu’il s’agisse de Washington, Moscou, Téhéran ou Kiev.

Si les États du CCG étaient poussés vers une alliance rigide contre la Russie ou l’Iran, la région ne deviendrait pas automatiquement plus sûre. Elle pourrait au contraire devenir plus exposée aux escalades, aux représailles et aux guerres par procuration.

La neutralité du Golfe n’est pas un avantage offert à la Russie ou à l’Iran. Elle constitue un outil potentiel de stabilisation, à condition qu’elle serve à réduire les tensions plutôt qu’à éviter les responsabilités.

Et ensuite ?

Pour l’Ukraine, les accords avec les pays du Golfe peuvent être utiles s’ils débouchent sur des contrats, des investissements, de la coproduction ou des transferts technologiques. Mais cela ne signifie pas qu’elle devient un fournisseur de sécurité de substitution pour la région.

Les capacités industrielles de production de masse de l’Ukraine restent limitées, ce qui constitue une contrainte importante.

L’interprétation la plus réaliste est donc plus étroite : les États du Golfe cherchent à accéder de manière sélective à l’expertise ukrainienne issue du champ de bataille, sans engagement géopolitique exclusif.

Dans ce cadre, les Émirats arabes unis semblent les plus susceptibles de transformer rapidement ces accords en projets concrets, grâce à leur écosystème de défense flexible et leur intérêt pour les technologies militaires émergentes. L’Arabie saoudite dispose d’un potentiel plus important à long terme, mais avec une mise en œuvre généralement plus lente et bureaucratique, liée à ses exigences de localisation industrielle. Le Qatar, lui, devrait rester centré sur des domaines de niche comme la formation, la cybersécurité, les systèmes anti-drones et les systèmes de commandement et contrôle.

L’implication croissante de l’Ukraine dans le Golfe ne reflète pas un basculement stratégique de la région contre la Russie, mais plutôt l’institutionnalisation d’une stratégie de diversification et de couverture des risques.

La politique étrangère des États du Golfe devient de plus en plus transactionnelle, pragmatique et non idéologique, refusant les alignements binaires.

En fin de compte, l’Occident peut souhaiter que le Golfe “choisisse un camp”, mais la réponse actuelle est claire : un choix trop tranché pourrait rendre la région moins stable, pas plus.

First published in: Russian International Affairs Council (RIAC) Original Source
Alexey Khlebnikov

Alexey Khlebnikov

Docteur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient et analyste de la politique étrangère russe, titulaire d'une maîtrise en politiques publiques internationales de l'École d'affaires publiques Hubert H. Humphrey de l'Université du Minnesota.

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