Le nouveau président colombien hérite d’une économie fragile – et il a déjà promis des changements de grande ampleur afin de promouvoir la stabilité économique. Le succès de son approche dépendra de sa capacité à concilier la thérapie de choc proposée avec un contexte social difficile et des marchés internationaux prudents.
La Colombie a un nouveau président. La victoire électorale serrée d’Abelardo de la Espriella oriente le pays vers la droite politique – une évolution similaire à celle observée dans de nombreux autres pays d’Amérique latine ces dernières années.
Dans un contexte de situation budgétaire fragile, le rebond du peso après l’élection traduit le soulagement suscité par un programme jugé plus favorable aux marchés. Mais le véritable test commencera lorsque le Congrès colombien devra approuver les politiques du nouveau président. La manière dont cette phase se déroulera déterminera si le pays peut parvenir à une véritable reprise économique.
L’élection colombienne s’inscrit dans un schéma devenu familier en Amérique latine ces dernières années : un gouvernement de gauche incapable de concilier ambitions sociales et crédibilité budgétaire, et un électorat mettant cet échec en balance avec les réserves suscitées par un outsider de droite.
Abelardo de la Espriella l’a emporté avec une avance d’environ un point de pourcentage lors d’un second tour historiquement disputé. L’étroitesse du résultat était très similaire à celle observée au Pérou quelques mois auparavant et reflète la polarisation qui est désormais devenue la condition politique par défaut dans la région.
Il s’agit d’un défi supplémentaire pour le nouveau gouvernement : il devra non seulement corriger les déséquilibres économiques hérités de l’administration précédente, mais aussi veiller à ce que la transition tienne compte de la moitié de la population qui n’a pas été convaincue par ses promesses électorales.
Quels défis le nouveau gouvernement devra-t-il relever ?
À première vue, la Colombie aborde cette transition dans une situation économique relativement satisfaisante. La croissance a évité l’atterrissage brutal que beaucoup redoutaient après l’arrivée au pouvoir de Gustavo Petro en 2022. Les marchés financiers s’attendaient à un ralentissement de la croissance économique en raison de l’arrêt des nouveaux projets d’exploration pétrolière et gazière, des réformes impulsées par l’État dans les domaines du travail, des retraites et de la santé, ainsi que des débats autour d’un ajustement des règles budgétaires.
Mais, dans l’ensemble, l’activité économique s’est maintenue. Le compte courant s’est amélioré et le peso a enregistré sa meilleure performance depuis plusieurs années. Le déficit du compte courant est tombé à 1,7 % du PIB en 2024, son niveau le plus bas depuis vingt ans, grâce notamment à une hausse de 17 % des envois de fonds et à un secteur touristique plus dynamique.
Le peso lui-même s’est apprécié d’environ 15 % face au dollar en 2025 (voir Figure 1) et a poursuivi sa progression pendant l’élection : après le premier tour du 31 mai, la monnaie s’est encore appréciée de 7,1 %, tandis que les rendements des obligations souveraines à dix ans ont reculé d’environ 150 points de base.
Les indicateurs sociaux se sont également améliorés. Les taux de chômage et de pauvreté ont diminué au cours des quatre années de mandat, le chômage atteignant son niveau le plus bas de ce siècle et la pauvreté multidimensionnelle passant sous la barre des 10 % pour la première fois. Ces avancées ont été soutenues par les dépenses publiques et par une hausse de la consommation intérieure, stimulée par les subventions et les augmentations du salaire minimum. Il sera toutefois plus difficile de préserver ces acquis dans un contexte budgétaire plus contraint.

Figure 1. Taux de change représentatif du marché
Si l’on neutralise l’effet de change, le tableau est différent. Le ratio dette/PIB de la Colombie a diminué cette année en grande partie parce que le renforcement du peso a augmenté la taille de l’économie exprimée en dollars, et non parce que le gouvernement a moins emprunté. En réalité, le déficit n’a cessé de se creuser.
Le ministère des Finances a activé en juin 2025 la clause dérogatoire de la règle budgétaire, qui restera en vigueur jusqu’en 2027. Selon les projections du contrôleur budgétaire CARF (en anglais, Colombian Autonomous Committee for the Fiscal Rule), cela pourrait entraîner un déficit allant jusqu’à 7,4 % du PIB en 2026. Ce chiffre contraste avec les projections des Perspectives de l’économie mondiale d’avril du Fonds monétaire international (FMI) et avec le plan du ministère des Finances, qui vise un déficit d’environ 5,2 % du PIB (voir Figure 2).
Néanmoins, le déficit devrait rester élevé et la dette nette pourrait atteindre 61 % du PIB cette année, soit le niveau le plus élevé de l’histoire colombienne. Il s’agit de l’un des principaux défis auxquels sera confrontée la nouvelle administration, non seulement en raison des tensions financières auxquelles le pays fait face, mais aussi en raison des problèmes de signal et de crédibilité liés à l’écart entre les objectifs du gouvernement et les évaluations de l’organisme indépendant de surveillance budgétaire.

Figure 2. Déficit budgétaire
En effet, l’endettement constitue un problème. Deux des trois principales agences de notation ont retiré à la Colombie son statut de catégorie investissement en 2025 et, en octobre, le gouvernement a annulé la ligne de crédit modulable de 8,4 milliards de dollars du FMI, sur laquelle Bogotá comptait comme filet de sécurité budgétaire, après que le FMI l’eut suspendue en avril en invoquant la même détérioration des comptes publics que le ministère des Finances continuait de minimiser dans ses propres projections.
Les investissements directs étrangers ont chuté de 33 % entre 2022 et 2025, un net retournement pour un pays qui avait mis à profit sa notation en catégorie investissement et son adhésion à l’OCDE en 2020 pour se forger une réputation de destination relativement fiable pour les capitaux dans la région.
C’est cette crédibilité que de la Espriella doit désormais reconstruire. C’est aussi pourquoi sa transition s’est appuyée si fortement sur la présence de José Manuel Restrepo, ancien ministre des Finances, dont la réputation auprès des investisseurs internationaux repose davantage sur le pragmatisme que sur l’idéologie.
Quel est le programme de la nouvelle administration ?
Le retour aux limites imposées par la règle budgétaire, après leur suspension à la fin de 2025, nécessiterait un important effort de consolidation, soit par une réduction des dépenses, soit par une augmentation des recettes, à hauteur d’environ 3,7 % du PIB. Avant la suspension, l’objectif de déficit pour 2027 était fixé à 4,5 % du PIB, tandis que la dette devait rester en dessous du seuil légal de 60 % du PIB.
Ce sont ces objectifs auxquels le nouveau gouvernement devra revenir en 2028. L’ANIF, un centre de recherche économique — en anglais, National Association of Financial Institutions — a déjà présenté à l’équipe du président élu un chiffrage permettant de rétablir la situation budgétaire : une réforme fiscale qui permettrait de lever 30 200 milliards de pesos, soit environ 8,8 milliards de dollars.
Pour y parvenir, de la Espriella a proposé de réduire l’appareil d’État de 40 %, de relancer la fracturation hydraulique et de supprimer plusieurs impôts, notamment la taxe sur les transactions financières et les prélèvements sur l’essence, afin de libérer des liquidités pour le secteur productif.
Il a également annoncé son intention de supprimer 700 000 emplois dans le secteur public — soit environ 3 % de la population active. Dans le plan le plus récent, qui doit être présenté officiellement en septembre 2026, la réforme fiscale de de la Espriella cherchera à simplifier l’administration fiscale, à élargir l’assiette de l’impôt et à introduire des incitations fiscales ciblées pour des secteurs stratégiques, notamment la technologie.
Mais ce programme de « thérapie de choc » soulève également des interrogations, car réduire les dépenses publiques tout en préservant les dépenses sociales populaires et en relançant la croissance revient à poursuivre trois objectifs qui tirent dans des directions différentes.
Le contexte social rend cet exercice d’équilibriste encore plus difficile. La nouvelle présidence arrive dans un environnement marqué par de fortes tensions institutionnelles et une profonde polarisation sociale, tandis que les investissements se détournent des secteurs productifs en raison de l’incertitude juridique et de l’insécurité.
Les tensions entre l’administration sortante et l’administration élue se sont accentuées au point de suspendre les réunions de passation entre responsables des deux camps. Les préoccupations sécuritaires restent élevées, les milices armées conservant une forte présence dans les zones rurales. À cela s’ajoutent l’imposition de décrets d’urgence économique et des changements réglementaires affectant des secteurs traditionnels comme l’industrie minière, ce qui contribue à freiner l’appétit des investisseurs.
Quel est le point de vue des marchés ?
Le premier verdict de Wall Street sur le résultat de l’élection a été favorable, mais il importe de lire les réserves avec autant d’attention que les gros titres.
JPMorgan estime que ce résultat accroît les chances d’un véritable tournant politique et économique, les obligations et les actions colombiennes ayant réagi positivement. La banque considère la nouvelle administration comme plus crédible à l’international dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, de la technologie et des mines. Les analystes restent toutefois prudents, maintenant une vision réservée sur le peso et avertissant que la polarisation ainsi que les contestations entourant le processus électoral pourraient encore provoquer de la volatilité.
BBVA, une autre banque, va plus loin : son responsable de la stratégie de change pour l’Amérique latine estime que le peso s’est déjà suffisamment apprécié pour intégrer plus de la moitié des gains attendus. L’analyse ajoute que les marchés pourraient surestimer l’ampleur de l’ajustement budgétaire que de la Espriella pourra effectivement mettre en œuvre, compte tenu du soutien limité dont il devrait disposer au Congrès.
Ce dernier point sera déterminant au cours de la première année. Un président qui ne dispose pas d’une majorité automatique ne peut pas imposer par décret, à lui seul, une réduction de 40 % de l’appareil d’État, quel que soit le nombre de mesures qu’il signe dès son premier jour. La vigueur du peso et l’enthousiasme du marché obligataire traduisent surtout le soulagement de voir le successeur de Petro arriver avec un programme favorable aux marchés, et non la preuve que ce programme pourra être appliqué face à un Congrès fragmenté et à un déficit budgétaire que personne n’a encore pleinement intégré dans les prix.
Quelle est la prochaine étape pour les décideurs colombiens ?
La nouvelle administration colombienne entre en fonction avec un bref répit accordé par les marchés financiers, mais avec très peu de marge d’erreur.
À court terme, la priorité sera de rétablir la crédibilité budgétaire en présentant un plan de consolidation réaliste qui réduise l’écart entre les objectifs officiels et les projections indépendantes, tout en évitant des mesures susceptibles de compromettre les avancées sociales des dernières années. Rassurer les investisseurs, stabiliser les finances publiques et rétablir la confiance avec les institutions internationales seront essentiels afin d’éviter de nouvelles pressions sur les coûts d’emprunt.
À moyen terme, le succès du gouvernement dépendra de sa capacité à transformer ses promesses de campagne en textes législatifs. Cela exigera la construction de coalitions durables dans un Congrès profondément polarisé, un équilibre entre discipline des dépenses et réalités sociales et politiques, ainsi que la démonstration que les réformes structurelles peuvent être mises en œuvre sans créer davantage d’incertitude institutionnelle.
À plus long terme, le défi colombien dépasse le simple ajustement budgétaire. Pour soutenir la reprise économique, le pays devra restaurer la confiance des investisseurs, attirer davantage d’investissements privés productifs, améliorer la sécurité juridique et renforcer les conditions d’une croissance moins dépendante du secteur des matières premières.
Les marchés ont accueilli favorablement la perspective d’un programme économique plus orthodoxe. Mais la solidité de cet optimisme dépendra finalement moins du résultat électoral lui-même que de la capacité de la nouvelle administration à mettre en œuvre des réformes crédibles tout en préservant la stabilité politique et sociale.
