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Le « piège de Thucydide » et une grande guerre entre les États-Unis et la Chine

I. Introduction

Dans ses remarques d’ouverture lors du sommet avec le président américain Donald Trump le 15 mai 2026, le président chinois Xi Jinping a invoqué l’historien grec du Ve siècle avant J.-C. Thucydide pour lancer un avertissement implicite à Trump :

« Le monde est arrivé à un nouveau carrefour. Les États-Unis et la Chine peuvent-ils transcender le soi-disant “piège de Thucydide” et forger un nouveau paradigme des relations entre grandes puissances ? »[1]

Le concept de « piège de Thucydide » a été introduit à l’origine par Herman Wouk, romancier et vétéran de la Seconde Guerre mondiale, lors de sa conférence Admiral Raymond A. Spruance le 16 avril 1980 au U.S. Naval War College. Wouk comparait la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique à la « guerre froide » entre Sparte et Athènes après leur victoire commune contre la Perse, soulignant :

« Et plus de deux millénaires plus tard, nous semblons toujours pris dans le monde de Thucydide. Aucune des façons dont ces Grecs querelleurs se comportaient ne convient à ces temps de menace nucléaire ; pourtant nous continuons à agir ainsi, sans trouver d’autre voie. Comment sortir de ce piège thucydidéen qui menace aujourd’hui d’étrangler, sinon de détruire, notre monde ? »[2]

Des décennies plus tard, le terme a été popularisé par le politologue américain Graham Allison pour décrire une tendance supposée à la guerre lorsqu’une puissance émergente menace de supplanter une puissance dominante au niveau régional ou mondial. Le concept a été largement diffusé à partir de 2015 et est principalement utilisé pour analyser les relations entre les États-Unis et la Chine.[3]

Pour étayer cette thèse, Allison a dirigé une étude au sein du Belfer Center for Science and International Affairs de l’université Harvard, concluant que, sur 16 cas historiques de rivalité entre une puissance émergente et une puissance dominante, 12 ont abouti à une guerre.[4]

Dans ce contexte, cet article vise à analyser la réalité du « piège de Thucydide » et la possibilité d’une grande guerre entre les États-Unis et la Chine à partir de la théorie de la transition de puissance.

II. Origine et définition du « piège de Thucydide »

L’expression « piège de Thucydide » s’inspire de l’historien et stratège militaire athénien Thucydide (mort vers 400 av. J.-C.). Elle a été utilisée pour la première fois dans un discours de Herman Wouk en 1980, puis reprise et popularisée par le politologue américain Graham Allison vers 2011.[5]

Wouk décrivait ce « piège » comme un précédent historique pour la guerre froide du XXe siècle :

Vous vous souvenez que Sparte et Athènes étaient les deux grandes puissances rivales du monde grec ; qu’elles s’étaient alliées pour vaincre un ennemi commun, la Perse ; et qu’après la victoire leur alliance s’est effondrée dans une guerre froide.

Wouk déplorait la récurrence des rivalités entre grandes puissances, en particulier à l’ère nucléaire, mais exprimait néanmoins un certain espoir en se référant à une source biblique, notamment la prophétie d’Isaïe :

« Ils transformeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en faucilles ; une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et l’on n’apprendra plus la guerre. »[6]

S’appuyant sur une observation de Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse, selon laquelle « la montée en puissance d’Athènes et la peur que cela inspira à Sparte rendirent la guerre inévitable », Graham Allison a utilisé ce concept pour décrire une tendance structurelle vers la guerre lorsqu’une puissance montante (Athènes) menace une puissance dominante (Sparte).

Allison a développé cette idée dans son ouvrage Destined for War (2017), dans lequel il affirme que « la Chine et les États-Unis sont actuellement sur une trajectoire de collision vers la guerre ». Toutefois, il précise que la guerre n’est pas inévitable, mais qu’elle devient difficile à éviter sans un effort diplomatique soutenu et intensif dans un contexte de « piège de Thucydide ».[7]

Pour Wouk, ce piège reflète la persistance des rivalités entre grandes puissances, même à l’ère nucléaire, tout en laissant entrevoir un espoir moral fondé sur la résilience et le service. Malgré la gravité du risque, il considérait que les États-Unis disposaient de nombreux acteurs capables de « tenir la brèche » et de servir dans les moments critiques.[8]

Pour Allison, le concept décrit une dynamique structurelle : lorsqu’une puissance émergente menace de remplacer une puissance dominante, une guerre devient statistiquement probable. Selon ses mots :

« Le piège de Thucydide renvoie à la désorganisation naturelle et inévitable qui survient lorsqu’une puissance montante menace de supplanter une puissance dominante… la tension structurelle qui en résulte rend l’affrontement violent plus probable que l’exception. »[9]

Pour faire avancer sa thèse, Allison a dirigé une étude de cas menée par le Belfer Center for Science and International Affairs de l’Université Harvard, laquelle a révélé que sur 16 cas historiques où une puissance émergente rivalisait avec une puissance régnante, 12 se sont terminés par une guerre. [10] Les cas inclus dans l’étude originale d’Allison sont répertoriés dans le Tableau 1 :

Tableau 1 : Cas de Piège de Thucydide (source : Belfer Center for Science and International Affairs. Harvard Kennedy School. Archivé d’après l’original du 5 juillet 2020)

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III. Théories sur la possibilité d’une grande guerre entre les États-Unis et la Chine

Le « piège de Thucydide », tel que formulé par Thucydide et repris par Graham Allison, mènera-t-il réellement à une grande guerre entre les États-Unis et la Chine ?

Les avis et analyses sur la possibilité d’une guerre majeure entre les deux puissances sont fortement divisés.

1. Approche libérale : la montée pacifique de la Chine

Les chercheurs libéraux adoptent généralement une vision optimiste selon laquelle la Chine peut continuer à se développer de manière pacifique sans remettre en cause l’ordre international actuel. Selon cette perspective, l’intensification des interdépendances économiques et des échanges favorise la coopération, la prospérité et la paix entre les États (Ross, 1997 ; Johnston, 2003 ; Friedberg, 2005 ; Keller et Rawski, 2007 ; Ikenberry, 2008 ; Lucenti, 2024).

Dans cette optique, la Chine, ayant bénéficié de la mondialisation et de l’ouverture commerciale, est considérée comme un acteur majeur du système économique international existant. Par conséquent, elle aurait intérêt à respecter les règles et normes internationales et à résoudre les différends par la négociation plutôt que par la force. Cette approche souligne également la participation active de la Chine à des organisations internationales telles que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ainsi que sa volonté continue de soutenir la croissance par le commerce et l’investissement.

Même certains réalistes adoptent une position relativement optimiste. Ils estiment que, malgré une vision généralement conflictuelle des relations internationales, la Chine ne cherchera pas nécessairement à renverser l’ordre mondial dominé par les États-Unis (Brzeziński, 2000 ; Riditio, 2015 ; Jalil, 2019). Selon eux, les dirigeants chinois savent que tenter de modifier cet ordre entraînerait des coûts économiques et stratégiques très élevés dans un système encore largement structuré par l’hégémonie américaine (Gil et O’Hanlon, 1999 ; Wohlforth, 1999 ; Freedman, 2012 ; Tench, 2024).

Ces auteurs soutiennent qu’il sera difficile pour la Chine d’atteindre un niveau de puissance suffisant pour contester directement les États-Unis à court ou moyen terme, rendant la « menace chinoise » exagérée ou prématurée. Le fondement de cette vision repose sur la supériorité structurelle persistante des États-Unis, notamment sur les plans économique et militaire. Les États-Unis conserveraient ainsi leur capacité à contenir ou à limiter les ambitions chinoises au sein de l’ordre international existant.

Dans une perspective plus critique, certains avancent même que la Chine n’est qu’un « tigre de papier ». Selon cette lecture, la Chine serait limitée par plusieurs facteurs : son isolement relatif, sa faible tradition de projection maritime globale, et certaines fragilités internes liées aux inégalités régionales et au développement inégal du territoire (Freedman, 2012).

Zbigniew Brzeziński, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, considère également que la montée en puissance de la Chine est pacifique et que l’émergence d’une guerre majeure entre les États-Unis et la Chine est peu probable, voire non inévitable (Brzeziński, 2000). Jalil affirme également que, contrairement aux analyses de Mearsheimer, la Chine ne serait pas en mesure de contester directement l’ordre international dirigé par les États-Unis, notamment en raison de sa faiblesse relative en matière militaire et nucléaire (Jalil, 2019).

2. Approche pessimiste : la « théorie de la menace chinoise »

À l’inverse, les chercheurs considérant la montée en puissance de la Chine comme une menace majeure prédisent que Pékin cherchera à transformer l’ordre international actuel façonné par les États-Unis. Cette approche, souvent résumée sous le terme de « théorie de la menace chinoise », est principalement associée aux réalistes.

Selon ces auteurs, la croissance rapide de la Chine constitue un défi direct à l’hégémonie américaine et augmente le risque de conflit majeur dans un avenir proche. Ils attirent particulièrement l’attention sur les comportements de la Chine autour de Taïwan, en mer de Chine méridionale et dans les îles Senkaku/Diaoyu.

Ces chercheurs soulignent également la modernisation militaire rapide de la Chine ainsi que le rôle idéologique du Parti communiste chinois comme sources potentielles de tension avec les démocraties occidentales et l’ordre international libéral. Ils estiment que la Chine pourrait reproduire les comportements historiques des grandes puissances cherchant à établir une hégémonie régionale, voire mondiale.

Dans cette perspective, les réalistes offensifs considèrent la Chine comme une puissance particulièrement menaçante. Par exemple, John Mearsheimer soutient que la Chine cherchera à dominer l’Asie de la même manière que les États-Unis dominent l’hémisphère occidental. Une Chine plus puissante chercherait ainsi à contrôler les principales routes maritimes mondiales et à développer une marine de haute mer (blue-water navy) capable de projeter sa puissance à l’échelle globale (Mearsheimer, 2014).

Graham Allison, dans cette même logique, considère également la Chine comme un défi majeur et compare la rivalité sino-américaine au « piège de Thucydide » (Allison, 2014).

Rapkin et Thomson soutiennent que l’interdépendance économique mise en avant par les libéraux ne constitue pas une solution suffisante pour prévenir les conflits majeurs. Selon eux, aucune puissance émergente n’a réussi à accéder au statut de superpuissance sans entrer en guerre au cours des 500 dernières années, et la Chine ne ferait pas exception (Rapkin et Thomson, 2006).

Roy avance également que la Chine cherchera à établir une hégémonie régionale en Asie de l’Est à long terme, en bénéficiant notamment de sa capacité à mobiliser rapidement des forces militaires à grande échelle (Roy, 1994).

Bernstein et Munro estiment que, depuis les années 1980, la Chine tente de devenir la puissance dominante dans la région Asie-Pacifique, tandis que les États-Unis s’opposent structurellement à l’émergence d’un hégémon régional. Selon eux, un conflit militaire pourrait devenir probable en cas de tentative chinoise de prise de Taïwan ou d’escalade en mer de Chine méridionale (Bernstein et Munro, 1997).

Hang ajoute que la Chine conteste aujourd’hui l’hégémonie américaine dans trois domaines principaux : économique, militaire et soft power. Les États-Unis disposeraient ainsi de quatre options stratégiques face à ce défi : accommodation, endiguement, coopération ou confrontation (Hang, 2017).

Enfin, bien que cette vision pessimiste soit principalement portée par des réalistes, certains libéraux partagent également des inquiétudes. Ils soulignent que l’interdépendance économique ne garantit pas la paix, notamment en raison de la méfiance persistante liée à la nature autoritaire du régime chinois et à ses traditions politiques et culturelles (Shambaugh, 1996).

Selon eux, les régimes autoritaires comme la Chine sont plus susceptibles d’entrer en conflit avec les démocraties libérales comme les États-Unis. De plus, ils mettent en garde contre le risque que le nationalisme soit utilisé comme outil politique interne en période de ralentissement économique, ce qui pourrait accroître les tensions internationales, notamment autour de Taïwan ou des États-Unis (Whiting, 1995).

3. L’argument de Graham Allison

Le « piège de Thucydide », popularisé par Graham Allison au début des années 2010 et développé dans son ouvrage Destined for War (2017), s’appuie sur le récit de l’historien grec de la guerre du Péloponnèse. Allison soutient que lorsqu’une puissance montante défie une puissance dominante, des pressions structurelles rendent le conflit probable. Il applique ce cadre à la rivalité sino-américaine, avertissant que les deux pays pourraient être engagés sur une « trajectoire de collision ».

4. Théorie de la transition de puissance et modèle théorique du choix

Il existe une autre approche selon laquelle la montée pacifique de la Chine dépend de la réalisation (ou non) de certaines conditions. Cette approche repose principalement sur deux cadres théoriques : la théorie de la transition de puissance et les modèles dits « choix-théoriques ».

La théorie de la transition de puissance, développée par A. F. K. Organski puis approfondie par des chercheurs comme Kugler et Lemke, est une théorie réaliste. Toutefois, elle ne prend pas position de manière déterminée sur le fait que la Chine s’élèvera pacifiquement ou qu’elle défiera les États-Unis. Selon Organski (1958), une puissance émergente défie l’ordre international établi lorsque deux conditions sont réunies :

la parité de puissance entre la puissance montante et la puissance dominante ;

l’insatisfaction de la puissance montante à l’égard de l’ordre international existant.

Autrement dit, la Chine, si elle atteint la parité de puissance avec les États-Unis et demeure insatisfaite de l’ordre international actuel, pourrait chercher à le modifier, ce qui augmenterait le risque d’une grande guerre. En revanche, même en situation de parité, aucun conflit ne surviendrait si la puissance montante est satisfaite du statu quo.

Selon une autre approche, une guerre majeure n’éclate que si la puissance montante accepte de prendre des risques et d’affronter la puissance dominante (Morrow, 1985 ; Bueno de Mesquita et Lalman, 1986 ; Kugler et Zagare, 1990 ; Kim et Morrow, 1992).

Organski ne traite pas explicitement des attitudes face au risque des puissances montantes. En revanche, Kugler et Zagare montrent que, dans les transitions de puissance — y compris dans un contexte nucléaire — la guerre survient uniquement lorsque l’une des puissances est « preneuse de risques » (risk-acceptant) et que l’autre est soit neutre soit également preneuse de risques (Kugler et Zagare, 1990).

Kim et Morrow rejoignent cette analyse en affirmant que la probabilité de guerre augmente lorsque la puissance montante devient plus audacieuse, que la puissance dominante devient plus prudente, et que l’insatisfaction de la puissance montante vis-à-vis du statu quo s’accroît (Kim et Morrow, 1992).

À l’inverse, Maoz propose une autre lecture : selon lui, les résultats des conflits dépendent surtout du niveau de détermination (« resolve ») des États, plutôt que de leurs capacités matérielles. Les États ayant la plus forte détermination sont plus susceptibles de remporter les conflits, et cette variable expliquerait mieux l’issue des disputes que la puissance militaire elle-même (Maoz, 1983). Cela implique également que les États les plus déterminés sont plus enclins à initier des guerres.

IV. La possibilité d’une grande guerre entre les États-Unis et la Chine

1. Vue d’ensemble

Cet article a présenté différentes théories sur la possibilité d’une guerre majeure entre les États-Unis et la Chine. En s’appuyant sur la théorie de la transition de puissance, il vise à analyser quelle approche permet le mieux d’évaluer si la Chine connaîtra une montée pacifique ou si elle cherchera à modifier l’ordre international dominé par les États-Unis.

En effet, la dynamique de transition de puissance entre les deux pays joue un rôle déterminant dans la probabilité d’une guerre majeure, et la théorie de la transition de puissance constitue l’un des cadres principaux pour analyser ce type de situation.

Du point de vue de cette théorie, deux conditions sont nécessaires pour qu’une montée pacifique de la Chine soit possible (c’est-à-dire pour éviter une guerre majeure) :

les États-Unis doivent conserver une supériorité de puissance sur la Chine ;

la Chine doit être satisfaite de l’ordre international existant.

L’analyse suivante cherche donc à tester ces deux conditions :

les États-Unis maintiennent-ils une supériorité de puissance sur la Chine ?

la Chine est-elle satisfaite de l’ordre international actuel ?

2. Comparaison des puissances économique, militaire et technologique entre les États-Unis et la Chine

Selon la théorie de la transition de puissance, une guerre majeure devient probable lorsque les niveaux de puissance entre les deux États s’égalisent. Tant que les États-Unis conservent une supériorité significative, il est difficile pour la Chine de défier directement l’hégémonie américaine, ce qui réduit la probabilité de conflit majeur.

Dans cette perspective, cette étude compare la puissance des deux pays selon trois dimensions principales : l’économie, l’armée et la technologie.

a. Comparaison de la puissance économique entre les États-Unis et la Chine

Le produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur le plus couramment utilisé pour mesurer la puissance économique des États. Comme le montre la Figure 1, les États-Unis conservent un avantage important sur la Chine en termes de PIB nominal ainsi que de PIB par habitant.

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Figure 1 : Comparaison entre les États-Unis et la Chine en termes d’indicateurs de puissance économique et sociale (source : https://www.statspanda.com/blog/usa-vs-china-comparison). Rouge : États-Unis ; Bleu : Chine

Les figures 2 et 3 montrent également que les États-Unis devancent de manière significative la Chine en termes de PIB nominal. Les figures 2 et 3 indiquent que la supériorité économique des États-Unis sur la Chine se maintiendra même en 2030.

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Figure 2 : Produit intérieur brut (PIB) aux prix courants en Chine et aux États-Unis de 2000 à 2025, avec des prévisions jusqu’en 2030 (source : Statista)

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Figure 3 : Tendance du PIB des États-Unis (ligne supérieure, couleur turquoise) et de la Chine (ligne inférieure, couleur marron), 1980-2030 (en milliards de dollars américains courants) Source : Données du FMI.

b. Comparaison de la puissance militaire entre les États-Unis et la Chine

Comme le montre le Tableau 2, cette étude utilise les données de Global Fire Power, qui évalue chaque année les capacités militaires de 145 pays. Étant donné qu’un conflit militaire entre les États-Unis et la Chine est le plus susceptible de se produire dans le détroit de Taïwan ou en mer de Chine méridionale, l’analyse se concentre principalement sur les capacités navales et aériennes des deux pays. Une guerre sur le territoire continental chinois est jugée très improbable.

Selon le Tableau 2, la Chine dépasse largement les États-Unis en termes de population et d’effectifs militaires actifs. Toutefois, ces indicateurs ont une importance limitée dans un conflit extérieur au territoire chinois.

Dans un scénario de guerre entre les deux puissances, le résultat dépendrait principalement de la supériorité navale et aérienne. Sur la plupart des indicateurs militaires, à l’exception de la population totale, des effectifs et du nombre de chars, les États-Unis conservent un avantage significatif.

En particulier, les États-Unis disposent d’une supériorité écrasante dans la puissance aérienne : avions, chasseurs, avions d’attaque et hélicoptères. Le nombre total d’appareils américains est presque trois fois supérieur à celui de la Chine.

Les États-Unis dominent également la puissance navale, notamment en matière de porte-avions, porte-hélicoptères et destroyers. Bien que la Chine dispose récemment de trois porte-avions, ceux-ci sont à propulsion diesel, contrairement aux porte-avions nucléaires américains (11 unités), ce qui constitue un désavantage stratégique majeur.

La Chine conserve néanmoins un avantage en nombre de frégates et de patrouilleurs, mais ces navires sont considérés comme moins décisifs dans un conflit de haute intensité où les grandes plateformes navales et aériennes jouent un rôle central. Les États-Unis conservent également un avantage en matière de sous-marins.

Sur le plan nucléaire, la Chine possède environ 600 ogives en 2026 après une augmentation rapide de son arsenal, mais reste très en dessous des États-Unis, qui en détiennent plus de 5 000.

Enfin, les États-Unis disposent d’un avantage net en matière de budget de défense et de production énergétique. Le budget militaire américain pour 2026 est estimé à 831 milliards de dollars, contre environ 303 milliards pour la Chine. La production pétrolière américaine constitue également un avantage stratégique majeur, car elle soutient directement les opérations militaires (aviation, blindés, logistique).

Tableau 2 : Comparaison de la puissance militaire entre les États-Unis et la Chine (Unité : nombre) (Source : Global Fire Power, 2026)

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c. Comparaison de la puissance technologique entre les États-Unis et la Chine

Afin de comparer la puissance technologique des deux pays, cette étude examine d’abord les investissements des entreprises américaines et chinoises dans neuf secteurs technologiques émergents (voir Figure 4).

Dans ces secteurs, les investissements en R&D des entreprises américaines sont nettement supérieurs à ceux des entreprises chinoises. Entre 2014 et 2024, la part des États-Unis dans les investissements mondiaux en R&D dans ces neuf industries est passée de 42 % à 52 %, avec une augmentation des montants de 270 milliards à 675 milliards de dollars.

À l’inverse, la Chine a vu sa part passer de 4 % à 13 %, avec une hausse des investissements de 26 à 165 milliards de dollars. Malgré cette progression rapide, l’écart entre les deux pays demeure important (voir Figure 4).

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Figure 4 : Nombre d’entreprises investissant dans la R&D par secteur aux États-Unis et en Chine en 2024 (Les chiffres entre parenthèses représentent les totaux mondiaux)

Par ailleurs, les États-Unis dominent également les secteurs de l’intelligence artificielle (IA) et des semi-conducteurs, qui sont aujourd’hui au cœur de la compétition technologique mondiale. Selon Morgan Stanley, les entreprises américaines devraient investir 109 milliards de dollars dans l’IA en 2024, un montant presque équivalent à l’ensemble des investissements mondiaux hors États-Unis.

Les États-Unis ont également développé deux fois plus de modèles d’IA notables que la Chine, avec des systèmes comme ChatGPT (OpenAI), Gemini (Google) et Llama (Meta), tandis que le modèle chinois le plus connu est DeepSeek.

Dans le domaine des semi-conducteurs, les États-Unis conservent également un avantage, notamment grâce à la plateforme logicielle CUDA de NVIDIA, qui rend leurs puces plus performantes. Toutefois, les deux pays dépendent fortement de Taïwan, qui produit près de 90 % des puces avancées utilisées pour l’IA.

En revanche, la Chine connaît une croissance rapide dans le secteur des véhicules électriques, où près de la moitié des voitures neuves vendues en 2024 sont électriques, contre une proportion similaire aux États-Unis observée entre 2009 et 2024.

Enfin, selon une étude du Belfer Center de l’université Harvard, qui évalue 25 pays dans cinq domaines technologiques clés (IA, biotechnologie, semi-conducteurs, espace et technologies quantiques), les États-Unis devancent largement la Chine.

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Figure 5 : Indices d’évaluation et classements de 25 pays à travers le monde dans cinq domaines technologiques clés, à savoir l’IA, la biotechnologie, les semi-conducteurs, l’espace et la technologie quantique (Source : Belfer Center, Université Harvard, États-Unis)

Les États-Unis obtiennent un score global de 84,3 points, contre 65,6 pour la Chine. Dans le détail, les États-Unis surpassent la Chine en intelligence artificielle (22,7 contre 14,5), en semi-conducteurs (26,4 contre 22,1) et dans le secteur spatial (13,8 contre 8,4), confirmant leur avance technologique globale.

Tableau 3 : Puissance nationale de 25 pays dans les secteurs technologiques clés : intelligence artificielle, biotechnologie, semi-conducteurs, espace et quantique. (Source : Belfer Center for Science and International Affairs. Harvard Kennedy School, juin 2025).

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3. Satisfaction de la Chine vis-à-vis de l’ordre international actuel

Selon la théorie de la transition de puissance, pour qu’une montée en puissance se déroule de manière pacifique, la Chine doit être satisfaite de l’ordre international établi par les États-Unis. Il existe différentes manières de mesurer si, et dans quelle mesure, une puissance montante est satisfaite de l’ordre international dominé par la puissance hégémonique.

La théorie de la transition de puissance propose notamment deux indicateurs principaux. Le premier est le portefeuille d’alliances (alliance portfolio). Selon cette approche, plus le portefeuille d’alliances de la puissance montante est similaire à celui de la puissance dominante, plus la puissance montante est considérée comme satisfaite de l’ordre international. À l’inverse, plus il est différent, plus elle est considérée comme insatisfaite.

Afin d’évaluer le niveau de satisfaction de la Chine, cette étude compare les États membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS / SCO) et ceux de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN / NATO), puisque la Chine est considérée comme un acteur central de l’OCS et les États-Unis comme le leader de l’OTAN.

Il convient de noter que l’Organisation de coopération de Shanghai n’est pas, à l’origine, une alliance militaire au sens strict. Toutefois, elle s’est progressivement étendue à des domaines liés à la sécurité, notamment la coopération militaire, le partage de renseignements et la lutte contre le terrorisme. Pour des raisons analytiques, elle est donc comparée à l’OTAN.

L’OCS comptait à sa création en 2001 six membres : la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Par la suite, l’Inde et le Pakistan ont rejoint l’organisation en 2017, suivis de l’Iran en 2023 et du Bélarus en 2024.

L’OTAN, fondée en 1949, a débuté avec 12 membres : Belgique, Canada, Danemark, France, Islande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Norvège, Portugal, Royaume-Uni et États-Unis. L’organisation s’est ensuite élargie progressivement : Grèce et Turquie (1952), Allemagne de l’Ouest (1955), Espagne (1982), Hongrie, Pologne et République tchèque (1999), puis Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Slovaquie et Slovénie (2004), Albanie et Croatie (2009), Monténégro (2017), Macédoine du Nord (2020), Finlande (2023) et Suède (2024).

Il est notable qu’aucun pays ne soit membre à la fois de l’OCS et de l’OTAN. Sur cette base, l’étude conclut que les portefeuilles d’alliances de la Chine et des États-Unis sont totalement différents, ce qui indiquerait que la Chine est « totalement insatisfaite (100 %) » de l’ordre international dominé par les États-Unis.

La deuxième méthode pour évaluer la satisfaction d’une puissance montante consiste à analyser l’évolution de ses dépenses militaires. Selon Werner et Kugler, une puissance insatisfaite de l’ordre international tend à augmenter significativement ses dépenses de défense afin de modifier cet ordre. Ils soutiennent également que lorsque les dépenses militaires de la puissance montante dépassent celles de la puissance dominante, le risque de guerre majeure augmente (Werner et Kugler, 1996).

Pour examiner cette hypothèse, l’étude utilise des données provenant de la Banque mondiale, du ministère chinois des Finances et de Statista. Les figures 6 et 7 montrent que la Chine a augmenté ses dépenses militaires de manière continue depuis 1990, avec une hausse particulièrement marquée après 2010. Cela est interprété comme un signe d’insatisfaction vis-à-vis de l’ordre international dominé par les États-Unis.

Cependant, la Figure 7 indique également que le rythme d’augmentation des dépenses militaires chinoises ralentit depuis 2014. De plus, la Figure 8 montre que la part des dépenses militaires dans le PIB chinois a globalement diminué après un pic de 2,45 % en 1990. Ainsi, si l’on se base uniquement sur ces indicateurs relatifs, il est difficile de conclure clairement à une hausse continue de la militarisation chinoise ou à une insatisfaction croissante.

Néanmoins, en termes de volume total des dépenses militaires, la Chine reste un acteur majeur, ce qui peut être interprété comme un signe important d’insatisfaction vis-à-vis de l’ordre international actuel.

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Figure 6 : Estimation des dépenses militaires en Chine aux prix courants de 1990 à 2024 (source : Statista)

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Figure 7 : Budget de la défense de la Chine, 2013-2026 (source : CSIS & ChinaPower)

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Figure 8 : Dépenses militaires de la Chine (% du PIB), 1989-2024 (source : Banque mondiale)

Les éléments présentés peuvent être résumés comme suit :

Premièrement, la Chine demeure nettement inférieure aux États-Unis en matière de puissance économique, militaire et technologique. Selon la théorie de la transition de puissance, les États-Unis conservent donc leur supériorité globale, ce qui réduit la probabilité d’une guerre majeure. En effet, il serait irrationnel pour une puissance clairement désavantagée, notamment sur le plan militaire, de défier directement les États-Unis pour renverser l’ordre international.

Cependant, la comparaison des portefeuilles d’alliances montre une divergence totale entre la Chine et les États-Unis, ce qui suggère une forte insatisfaction chinoise à l’égard de l’ordre international actuel. De plus, la hausse continue des dépenses militaires renforce également cette interprétation.

Ainsi, bien que la Chine semble avoir une volonté de modifier l’ordre international existant, son désavantage structurel vis-à-vis des États-Unis pourrait la conduire à adopter une stratégie d’attente, en cherchant à maximiser sa puissance avant de défier directement l’hégémon américain au moment jugé opportun.

V. Conclusion

Cette étude visait à analyser la réalité du « piège de Thucydide » et la possibilité d’une grande guerre entre les États-Unis et la Chine à partir de la théorie de la transition de puissance.

Elle a comparé les puissances économique, militaire et technologique des deux pays, montrant que les États-Unis conservent une avance significative dans ces trois domaines. Cependant, elle a également mis en évidence une insatisfaction réelle de la Chine vis-à-vis de l’ordre international dominé par les États-Unis.

En conclusion, bien que la Chine manifeste une volonté potentielle de transformer l’ordre international, l’écart de puissance actuel rend une confrontation directe peu probable à court terme. La Chine pourrait donc adopter une stratégie d’attente, visant à renforcer progressivement ses capacités avant de remettre en cause l’ordre existant au moment le plus favorable.

Références
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First published in: World & New World Journal
World & New World Journal The Americas and Caribbean Affairs

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