Panoramic aerial view of Singapore in a summer day. Source: Shutterstock

L’avenir du système international – Partie 3

Résumé

Cet article (le troisième de cette mini-série) explore l’évolution du système international façonné à la fois par les acteurs étatiques et non étatiques, en mettant l’accent sur le rôle transformateur de l’intelligence artificielle (IA). Il décrit la fragmentation du pouvoir mondial en six grands dominions géopolitiques et souligne l’influence croissante des acteurs non étatiques, notamment les entreprises multinationales (EMN), les organisations non gouvernementales (ONG) et les acteurs non étatiques violents, qui remettent en question les conceptions traditionnelles centrées sur l’État.

Les entreprises multinationales exercent une influence économique, politique et sécuritaire considérable, façonnant la gouvernance mondiale ainsi que les dynamiques des conflits. En outre, l’intelligence artificielle est présentée comme un multiplicateur de puissance disruptif qui renforce les capacités dans les domaines militaire, économique et informationnel, tout en démocratisant le pouvoir au profit des acteurs non étatiques et en introduisant de nouveaux risques sécuritaires. Cet article soutient que l’IA pourrait émerger comme un acteur géopolitique à part entière, remodelant l’infrastructure du pouvoir mondial grâce à son intégration dans les réseaux.

Enfin, le concept d’un ordre mondial « multiplexe » est introduit. Celui-ci se caractérise par la décentralisation, la diversité culturelle, le régionalisme ainsi qu’une interaction complexe entre conflit et coopération parmi une pluralité d’acteurs.

Mots-clés : Acteurs non étatiques, entreprises multinationales (EMN), intelligence artificielle (IA), système international, ordre mondial multiplexe.

Introduction

La deuxième partie de cette mini-série sur l’avenir du système international (disponible ici) examine la fragmentation émergente du système international en six grands dominions géopolitiques : les États-Unis, l’Europe dirigée par l’Allemagne, la Russie, la Chine, l’Inde et l’Iran. Chaque dominion exploite ses avantages spécifiques liés à la géographie, combinés à des instruments stratégiques tels que la puissance militaire, l’influence économique et le soft power afin d’affirmer son influence régionale et de rivaliser à l’échelle mondiale.

Le troisième et dernier volet de cette mini-série explore le rôle des acteurs non étatiques (notamment les entreprises transnationales) dans la transformation du système international, en accordant une attention particulière à l’influence de l’intelligence artificielle. L’article se conclura par une réflexion fondée sur l’hypothèse du « multiplex ».

Les acteurs non étatiques

Le système international contemporain se caractérise par une pluralité d’acteurs allant au-delà des États souverains. La mondialisation a renforcé les acteurs non étatiques par rapport aux acteurs étatiques, augmentant leur capacité à diffuser leur influence et à façonner les préférences au-delà des frontières nationales.[1]

Bien que les États demeurent les principaux producteurs du droit international, l’essor des acteurs non étatiques reflète un monde plus complexe et multicentrique, dans lequel les relations internationales reposent de plus en plus sur des structures de pouvoir plurielles. Comprendre les types et les fonctions de ces acteurs est essentiel pour saisir l’évolution du système international.

Les acteurs non étatiques englobent un large éventail d’entités opérant dans les domaines politique, économique et sécuritaire. Les organisations non gouvernementales (ONG) représentent des organisations privées, à but non lucratif et orientées vers la défense de causes spécifiques. Elles ont connu une croissance spectaculaire et sont devenues une force majeure de la politique internationale.[2]

Parmi les exemples les plus connus figurent Amnesty International, Greenpeace International et Transparency International, qui interviennent dans les domaines des droits humains, de la protection de l’environnement et de la gouvernance.[3]

Les entreprises multinationales (EMN) et les sociétés transnationales (STN) constituent une autre catégorie essentielle. Elles exercent une influence économique considérable en façonnant les marchés et les politiques au-delà des frontières nationales.[4] Ces acteurs corporatifs contrôlent une part importante du commerce mondial et influencent le développement économique à l’échelle globale.

Les organisations intergouvernementales (OIG), bien qu’elles soient créées par les États, développent souvent une certaine autonomie grâce à leurs secrétariats et jouent un rôle dans les domaines de la sécurité, du commerce et des négociations de paix.[5]

Le versant plus sombre comprend les acteurs non étatiques violents (VNSA), tels que les organisations terroristes, les groupes insurgés, les seigneurs de guerre et les organisations criminelles transnationales. Ces acteurs contestent l’autorité des États, contrôlent parfois des territoires et représentent des menaces importantes pour la paix et la sécurité internationales.[6]

Les réseaux transnationaux comprennent également les communautés épistémiques, les groupes religieux, les mouvements sociaux et les organisations de plaidoyer numérique opérant au-delà des frontières.[7]

Les acteurs non étatiques remplissent des fonctions diverses qui façonnent profondément les relations internationales. Leur rôle dans la définition des agendas politiques et dans le plaidoyer est particulièrement important, puisqu’ils influencent les négociations internationales, définissent certains objectifs de politique étrangère et mobilisent l’opinion publique.[8]

Les ONG et les réseaux de plaidoyer excellent notamment dans la diffusion des normes, en promouvant les droits humains, la protection de l’environnement et les réformes de gouvernance.

En matière de fourniture de services, les acteurs non étatiques comblent les lacunes de la gouvernance en distribuant de l’aide, en apportant une assistance aux réfugiés, en participant aux secours lors de catastrophes et en mettant en œuvre des accords internationaux.[9]

Ils jouent également un rôle de surveillance du respect des normes internationales, en observant le comportement des États et en évaluant leur conformité aux standards internationaux.[10]

L’influence économique constitue une autre fonction cruciale. Les entreprises multinationales et transnationales exercent une pression sur les États grâce à leur capacité à générer des revenus, à créer des emplois et à contrôler les chaînes d’approvisionnement mondiales.[11]

De manière inverse, les acteurs non étatiques violents représentent des menaces pour la sécurité en utilisant des tactiques violentes et non violentes afin d’affaiblir les États, de gagner l’allégeance de certaines populations et de remettre en cause la légitimité étatique. Les groupes terroristes et les organisations criminelles exploitent la mondialisation à des fins hostiles, créant des réseaux géopolitiques qui perturbent la sécurité internationale.[12]

En résumé, les acteurs non étatiques sont devenus des acteurs indispensables des relations internationales, opérant dans de multiples domaines et remplissant des fonctions allant de contributions constructives à la gouvernance jusqu’à des menaces déstabilisatrices pour la sécurité. Leur influence sur la définition des agendas, l’élaboration des politiques, la formation des normes, la fourniture de services et les dynamiques économiques montre que le système international ne peut plus être compris à travers une perspective purement centrée sur l’État.

Les entreprises multinationales (EMN)

Les entreprises multinationales (EMN) comptent parmi les acteurs non étatiques les plus influents du système international contemporain. Opérant à travers les frontières avec des revenus dépassant souvent le PIB de nombreux États, les EMN dépassent leurs fonctions purement économiques pour exercer une influence politique, militaire et sécuritaire. Si leur domination économique alimente la mondialisation, leur lobbying politique et leur implication dans les dynamiques sécuritaires transforment la gouvernance mondiale, la politique étrangère et les calculs liés aux conflits.

– Rôle économique

Les EMN sont des moteurs principaux de l’intégration économique mondiale. Elles représentent environ la moitié des exportations mondiales, un quart de l’emploi global, ainsi qu’une part importante des investissements directs étrangers (IDE) et des transferts de technologies.[13] À travers des chaînes de valeur mondiales complexes, des entreprises comme Apple, Toyota et ExxonMobil coordonnent la production, l’approvisionnement et la distribution à l’échelle des continents, favorisant les gains d’efficacité et la diffusion de l’innovation. Leur échelle leur permet d’influencer les structures de marché, de fixer de facto des normes industrielles dans des secteurs allant de l’électronique à l’énergie, et de diriger les flux de capitaux susceptibles de stabiliser ou déstabiliser les économies nationales.

Cependant, cette puissance économique a des implications structurelles pour le système international. Les EMN privilégient souvent la maximisation du profit plutôt que les intérêts nationaux, entraînant délocalisations, optimisation fiscale et déséquilibres dans le rapport de force avec les gouvernements hôtes. Comme le montrent des analyses des réseaux de production mondiaux, leurs activités ont contribué à la « mondialisation de la production », dispersant la fabrication et les services d’une manière qui interconnecte les économies tout en créant des dépendances.[14] Les analyses des think tanks, notamment celles de Brookings, soulignent que l’empreinte économique des EMN — représentant plus de 20 % de la valeur ajoutée du secteur privé américain et dominant le commerce mondial — renforce leur poids systémique au-delà du simple commerce.

– Rôle politique

Les EMN façonnent activement les paysages politiques et les normes internationales. Loin d’être de simples entités économiques passives, elles s’engagent dans le lobbying, la définition des agendas et l’entrepreneuriat normatif qui influencent la politique étrangère et la gouvernance mondiale. Une analyse de la Brookings Institution (Kim et Milner, 2019) démontre empiriquement ce phénomène : en utilisant une base de données des activités de lobbying d’entreprises américaines cotées entre 1999 et 2019, les auteurs montrent que les entreprises devenant des EMN augmentent leurs dépenses de lobbying d’environ 50 % en deux ans et interviennent sur un éventail plus large de questions de politique étrangère, notamment le commerce, la défense, l’énergie et les budgets publics. Les opérations transnationales des EMN réduisent le coût relatif de l’engagement politique tout en augmentant les bénéfices marginaux liés à l’influence sur les politiques tarifaires, les protections d’investissement et l’harmonisation réglementaire.

La recherche classique confirme cette vision. Nye (1974) a décrit trois canaux d’influence des EMN dans les affaires étrangères : la coercition économique directe ou l’incitation, les effets indirects via les dépendances des États hôtes, et les rôles involontaires dans le renseignement ou l’alignement politique.[15] Plus récemment, Babic et al. (2017) ont reformulé les relations État-entreprise comme des dynamiques de pouvoir en réseau, où les EMN remettent en question les théories centrées sur l’État en opérant comme des acteurs quasi autonomes dans des espaces transnationaux.[16] Elles participent à la co-construction de règles dans des domaines tels que les accords commerciaux (par exemple via l’OMC ou des accords bilatéraux) et les normes environnementales, parfois en contournant ou en exerçant une pression sur les gouvernements. Les think tanks, comme le Council on Foreign Relations, soulignent également le rôle des EMN dans les opérations d’influence étrangère, notant que les incitations économiques peuvent conduire à l’autocensure ou à un plaidoyer politique favorable aux intérêts corporatifs. Cette agency politique soulève des questions de souveraineté : les EMN peuvent obtenir des concessions des États en développement ou s’aligner sur les agendas des grandes puissances, brouillant la frontière entre profit privé et diplomatie publique.

– Domaine militaire et sécuritaire

L’implication des EMN s’étend profondément aux domaines militaire et sécuritaire, modifiant les incitations aux conflits et les capacités des États. Stephen G. Brooks soutient que la dispersion géographique de la production des EMN — distincte du simple commerce — transforme fondamentalement l’environnement sécuritaire. En intégrant les chaînes d’approvisionnement entre adversaires potentiels, la mondialisation augmente le coût des guerres entre grandes puissances, agissant ainsi comme facteur de paix ; toutefois, elle peut aussi exacerber les tensions dans les régions en développement en raison de la compétition pour les ressources ou des gains inégaux. L’analyse de Brooks montre que les stratégies des EMN rendent les conflits interétatiques plus perturbateurs pour des entreprises interdépendantes, ce qui dissuade l’agression.[17]

Dans les zones de conflit violent, les EMN jouent aussi des rôles opérationnels directs. Une étude de la RAND Corporation sur la contre-insurrection (Rosenau et al., 2009) examine des cas au Liberia, en Papouasie-Nouvelle-Guinée et dans le delta du Niger au Nigeria, où des EMN extractives protègent leurs actifs, interagissent avec des acteurs locaux et influencent involontairement les dynamiques sécuritaires — parfois en stabilisant les environnements via des investissements d’infrastructure, parfois en aggravant les tensions. Le rapport met en garde contre une dépendance excessive envers les acteurs privés en raison des lacunes de responsabilité, tout en reconnaissant leur influence de facto aux côtés des entreprises militaires et de sécurité privées (PMSC). Les EMN de défense, telles que Lockheed Martin et Boeing, brouillent encore davantage les frontières en fournissant des technologies et en influençant les politiques d’acquisition qui définissent les alliances militaires.

Dans le domaine de la cybersécurité et des technologies émergentes, les EMN technologiques (par ex. Microsoft, Huawei) contrôlent des infrastructures critiques, des flux de données et des normes, s’entrecroisant avec les services de renseignement étatiques et les pratiques d’espionnage. Leurs innovations à double usage peuvent renforcer ou fragiliser la sécurité nationale, comme le montrent les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement ou les débats sur la gouvernance des plateformes. Dans l’ensemble, les EMN contribuent à un paysage sécuritaire hybride dans lequel les capacités privées complètent — ou compliquent — la puissance étatique.

En résumé, les EMN façonnent profondément le système international en entremêlant interdépendance économique, influence politique et reconfiguration sécuritaire. Tout en favorisant la croissance et parfois la stabilité, leur influence remet en question la souveraineté étatique traditionnelle et soulève des questions normatives concernant la responsabilité dans la gouvernance mondiale.[18]

L’IA – la grande perturbation

L’intelligence artificielle (IA) est généralement comprise comme la capacité d’un ordinateur numérique ou d’un robot à accomplir des tâches traditionnellement associées aux processus intellectuels humains, telles que le raisonnement et la découverte de sens.[19] Cette section examine le pouvoir transformateur de l’IA dans trois domaines distincts susceptibles de façonner le système international émergent.

– L’IA comme multiplicateur de puissance

L’intelligence artificielle (IA) fonctionne comme un multiplicateur de puissance transformateur dans les relations internationales, amplifiant les capacités tant des États que des acteurs non étatiques, tout en remodelant l’équilibre mondial du pouvoir. Contrairement aux technologies militaires traditionnelles, l’IA agit comme une technologie habilitante — comparable au moteur à combustion interne ou à l’électricité — améliorant le traitement des données, la vitesse de prise de décision et la coordination opérationnelle dans les domaines militaire, économique et informationnel.[20]

Pour les États, l’IA intensifie la compétition entre grandes puissances, en particulier entre les États-Unis et la Chine, en permettant des avantages asymétriques dans la surveillance, les systèmes autonomes et l’analytique prédictive. Les États leaders investissent massivement dans l’IA pour renforcer l’efficacité militaire, par exemple à travers des essaims de drones ou des algorithmes de gestion de bataille favorisant la quantité et la vitesse plutôt que des plateformes coûteuses. Cependant, le succès dépend fortement de l’adaptation organisationnelle ; l’inertie bureaucratique dans les forces armées établies risque un déclin relatif si l’adoption prend du retard. Les dynamiques de diffusion compliquent davantage la situation : l’IA commerciale et à double usage se répand rapidement via des outils open-source et des entreprises mondiales, pouvant niveler les capacités entre États mais accroissant les dilemmes de sécurité et les pressions d’une course aux armements. Les analyses de think tanks soulignent que les nations utilisant efficacement l’IA peuvent voir leur puissance relative augmenter, tandis que les retardataires subissent une érosion économique et stratégique, l’IA elle-même pouvant émerger comme un acteur géopolitique capable d’influence indépendante.[21]

Les acteurs non étatiques bénéficient également de l’effet multiplicateur de l’IA, démocratisant des capacités auparavant réservées aux États. Les modèles avancés abaissent les barrières à des usages malveillants, permettant aux terroristes, réseaux criminels et individus de mener des cyberattaques sophistiquées, campagnes de désinformation, conception d’armes biologiques et opérations autonomes à une échelle et une vitesse inédites.[22] Par exemple, l’IA facilite l’exploitation rapide de vulnérabilités, le phishing personnalisé ou l’ingénierie de pathogènes, permettant à des non-experts d’infliger des dommages au niveau étatique. Les grandes entreprises technologiques et autres entités privées gagnent également une influence quasi-étatique via le contrôle des données et la domination de l’innovation, remettant en cause la souveraineté traditionnelle et contribuant à la polarisation ou à l’instabilité des régimes.[23] Cette prolifération fragmente l’autorité, les acteurs non étatiques exploitant la nature transfrontalière et peu coûteuse de l’IA pour échapper à la traçabilité et à la régulation.

En résumé, l’IA redéfinit le pouvoir dans les relations internationales en accélérant la diffusion des capacités tout en concentrant les avantages stratégiques parmi les premiers adopteurs. Les États doivent naviguer entre adaptation et alliances pour maintenir leur dominance ; cependant, l’autonomisation des acteurs non étatiques introduit de nouvelles vulnérabilités et menaces hybrides. Une gouvernance efficace, incluant la coordination bilatérale États-Unis–Chine sur les protocoles de sécurité et le renforcement multilatéral de la résilience, déterminera si l’IA stabilise ou déstabilise le système international. Sans mesures proactives, l’IA risque d’exacerber l’anarchie plutôt que de la réduire.

– L’IA comme transformateur du système international

Comme le souligne à juste titre Silverio Allocca, l’IA a le potentiel de devenir une partie centrale d’une nouvelle infrastructure géopolitique, une infrastructure cognitive du pouvoir contemporain.[24] En s’appuyant sur la théorie des réseaux, Allocca postule que dans les systèmes complexes (un système international en est certainement un), ce qui détermine l’influence et le pouvoir n’est pas seulement la force (une source tangible de pouvoir étatique), mais aussi la position des acteurs dans le réseau et leur capacité à le contrôler.

Par conséquent, la géopolitique contemporaine ne doit plus être comprise comme une simple compétition entre États. Elle doit plutôt être vue comme la capacité à contrôler des infrastructures globales. (C’est pourquoi j’ai écrit dans la deuxième partie de cette mini-série sur l’Iran en tant que puissance géopolitique.) Ainsi, le contrôle d’un port, d’infrastructures énergétiques, d’une plateforme numérique ou d’une chaîne d’approvisionnement mondiale peut avoir un impact supérieur à celui de l’occupation militaire d’un territoire.

Dans ce sens, la souveraineté et le pouvoir traditionnellement compris, exprimés par le contrôle territorial, les armées, la stabilité et l’indépendance des institutions étatiques, ou la capacité à protéger les frontières, doivent être complétés par la capacité des acteurs à influencer des réseaux interconnectés d’information, d’énergie, de finance et de technologie. En d’autres termes, le concept clé est l’interdépendance du matériel et du virtuel, du tangible et de l’intangible. L’IA est potentiellement un facteur décisif ici, car elle devient l’épine dorsale des réseaux interdépendants émergents qui façonnent le système international naissant.

Avec le développement rapide de la technologie IA, l’émergence potentielle de l’IA générative et peut-être même d’une super-intelligence artificielle, l’IA pourrait non seulement s’ajouter aux réseaux interdépendants existants mais devenir le noyau même sur lequel ces réseaux fonctionneront. Cela signifie, à terme, que l’IA pourrait devenir un acteur à part entière dans le futur.

– L’IA comme arme de destruction massive

Lorsqu’ils parlent des armes de destruction massive (Weapons of Mass Destruction, WMD), la plupart des chercheurs considèrent l’IA comme une variable qui influence la conceptualisation et l’usage de ces armes. Je soutiens toutefois que l’IA peut être considérée comme une arme de destruction massive en soi. Cela s’explique par huit caractéristiques qui distinguent cette technologie de toutes les autres technologies créées par l’être humain.

Les armes de destruction massive sont généralement classées en quatre types principaux, chacun présentant des caractéristiques techniques distinctes et un potentiel de destruction de masse. Les armes nucléaires tirent leur puissance destructrice des réactions nucléaires, par fission ou fusion. Elles libèrent d’énormes quantités d’énergie, causant des dommages catastrophiques par explosion, chaleur, impulsion électromagnétique (IEM) et radiation. Les armes biologiques utilisent des agents pathogènes ou des toxines pour provoquer des maladies et la mort. Les armes chimiques utilisent des substances toxiques pour causer des dommages ou la mort. Ces armes ont été largement utilisées pendant la Première Guerre mondiale et dans des conflits régionaux, comme la guerre Iran–Irak. Enfin, les armes radiologiques (« bombes sales ») dispersent des matières radioactives sans provoquer d’explosion nucléaire. Ces armes peuvent entraîner une contamination environnementale à long terme et des effets sanitaires graves.

L’IA se caractérise par huit propriétés distinctives qui, combinées à la nature émergente de cette technologie, ont un potentiel de destruction massive. Ces caractéristiques sont : la distraction, la désinformation, la distribution, la détresse, l’ambiguïté, l’incompréhension, la désattribution et la déshumanisation.

  • Distraction – Les technologies basées sur l’IA, notamment les contenus personnalisés et les notifications, influencent fortement le comportement individuel, conduisant souvent à une dépendance numérique et à une baisse de productivité.[25]
  • Désinformation – La désinformation générée par l’IA peut influencer significativement les résultats politiques en diffusant des informations fausses ou trompeuses. Par exemple, les deepfakes — vidéos ou images générées par IA pouvant manipuler la réalité — représentent une menace importante pour les processus électoraux. Ces technologies peuvent produire des contenus convaincants mais faux, tels que de faux discours ou de fausses approbations, influençant ainsi l’opinion publique et érodant la confiance dans les dirigeants et les institutions politiques.[26]
  • Distribution – L’IA est intégrée dans presque tous les aspects de nos vies, de la santé à l’éducation et la finance, ainsi que dans la cybersécurité et la sécurité nationale. La plupart d’entre nous, surtout dans le monde développé, utilisent des algorithmes d’IA d’une manière ou d’une autre et se sont adaptés efficacement aux nouveaux environnements numériques.
  • Détresse – La technologie de l’IA contribue de manière significative à la course aux armements, non seulement par son intégration dans les systèmes d’armes de destruction massive existants, mais aussi en établissant un nouveau niveau de compétition technologique dominé par les États-Unis et la Chine, dont l’issue déterminera probablement la position dominante dans le système international.
  • Ambiguïté – L’IA est devenue un élément essentiel des stratégies militaires modernes pour améliorer la prise de décision, l’efficacité opérationnelle et les capacités sur le champ de bataille. Les systèmes d’armes autonomes alimentés par l’IA peuvent traiter d’énormes quantités de données et prendre des décisions en temps réel, permettant des opérations militaires plus rapides et plus précises.
  • Incompréhension – Les systèmes d’IA peuvent reproduire et amplifier les biais présents dans les données utilisées pour leur entraînement. Si les données d’entraînement sont biaisées ou incomplètes, le système peut produire des résultats systématiquement erronés ou trompeurs. Cela peut conduire à une situation où les biais du système d’IA déforment la compréhension du champ de bataille par le commandant.[27]
  • Désattribution – L’IA est devenue une arme à double tranchant dans le contexte de la désinformation. Elle peut être utilisée pour détecter et limiter la désinformation en analysant les modèles dans les textes, images et activités sur les réseaux sociaux. À l’inverse, les adversaires peuvent exploiter l’IA pour générer des contenus trompeurs à grande échelle à l’aide de deepfakes, de bots et de manipulations algorithmiques.[28]
  • Déshumanisation – L’IA déshumanise la guerre par plusieurs mécanismes interdépendants. Plus important encore, les systèmes d’IA, par conception, ne possèdent pas d’émotions humaines telles que l’empathie, la peur ou le remords, qui sont pourtant essentielles à la prise de décision humaine en situation de conflit. Cette absence peut conduire à des décisions privilégiant l’efficacité stratégique au détriment des considérations éthiques.

Conclusion

En conclusion, il est difficile de contester l’hypothèse selon laquelle les acteurs et facteurs qui façonnent le système international émergent sont plus complexes que ceux qui ont façonné les systèmes précédents. Il est donc extrêmement difficile de comprendre l’environnement international, notamment en ce qui concerne la sécurité internationale et les relations interétatiques. L’idée de « Multiplex » d’Amitav Acharya peut servir de référence. Selon cette perspective, l’ordre mondial multiplex émergent devrait présenter plusieurs caractéristiques clés :

  • Structure post-hégémonique (Post-hegemonic structure) : aucun pays ou bloc ne dominera mondialement, aucune idéologie unique ne prévaudra et aucune institution globale unifiée n’existera. Le pouvoir et l’influence seront davantage distribués entre plusieurs acteurs.
  • Diversité culturelle et politique (Cultural and political diversity) : le futur ordre mondial sera culturellement et politiquement divers, intégrant des éléments de différentes civilisations, comme le communautarisme chinois, le libéralisme occidental, l’éclectisme indien, ainsi que les visions du monde de l’Islam et d’autres civilisations.
  • Interconnexion et régionalisation (Interconnected yet Regionalised) : le monde restera connecté, mais une plus grande attention sera portée aux ordres régionaux, comprenant des organisations formelles (comme l’UE ou l’ASEAN) ainsi que des arrangements informels entre puissances régionales. Ces ordres régionaux peuvent limiter ou exclure l’influence de puissances extra-régionales.
  • Gouvernance mondiale pluralisée (Pluralized Global Governance) : la gouvernance mondiale deviendra plus complexe et pluraliste, impliquant des institutions régionales et plurilatérales et des arrangements hybrides entre États et acteurs non étatiques, tels que les entreprises, fondations et mouvements sociaux. Cela complétera, mais ne remplacera pas, les structures étatiques existantes, comme l’ONU ou des groupes tels que le G7 ou le G20.
  • Absence de « fin de l’histoire » (No “end of history”) : contrairement à l’idée selon laquelle la démocratie libérale représenterait la forme finale de gouvernement, le monde multiplex sera façonné par la compétition et la coexistence continues entre divers systèmes politiques et culturels.
  • Potentiel de conflit et de coopération (Potential for Conflict and Cooperation) : le nouvel ordre mondial ne sera pas exempt de conflits ; toutefois, les conflits devraient survenir à la fois au sein des civilisations et entre elles. La coexistence et la coopération inter-civilisationnelle sont également possibles, comme le montrent les alliances et alignements politiques actuels.
  • L’Europe comme épicentre du désordre (Europe as an Epicentre of Disorder) : l’Europe pourrait redevenir un centre de désordre mondial, contrairement à la période de la guerre froide, lorsqu’elle était relativement pacifique tandis que les conflits se produisaient ailleurs.
  • Survie de l’ordre international libéral sous une forme réduite (Survival of the Liberal International Order in a Reduced Form) : l’ordre international libéral pourrait continuer à exister, mais sous une forme réduite, davantage centré sur un club de nations occidentales plutôt que comme cadre global.

Dans l’ensemble, l’ordre mondial multiplex se caractérisera par une décentralisation du pouvoir, une diversité des valeurs et des modèles de gouvernance, un renforcement du régionalisme et un mélange complexe de conflits et de coopération entre une variété d’acteurs. [29]

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First published in: World & New World Journal
Krzysztof Śliwiński

Krzysztof Śliwiński

Le Dr Krzysztof Feliks Śliwiński est professeur associé au Département de science politique et d'études internationales de l'Université baptiste de Hong Kong (Prof. Krzysztof SLIWINSKI) et titulaire de la chaire Jean Monnet. Il a obtenu son doctorat à l'Institut des relations internationales de l'Université de Varsovie en 2005. Depuis 2008, il enseigne à l'Université baptiste de Hong Kong. Il donne régulièrement des cours sur l'intégration européenne, la sécurité internationale, les relations internationales et les études mondiales. Ses principaux domaines de recherche sont la politique étrangère et la stratégie de sécurité britanniques et polonaises, les études de sécurité et stratégiques, les enjeux de sécurité traditionnels et non traditionnels, l'intelligence artificielle et les relations internationales, la politique européenne et l'Union européenne, les théories de l'intégration européenne, la géopolitique, ainsi que la pédagogie.

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