European Commission President Ursula von der Leyen and British Prime Minister Keir Starmer address the media, in Brussels, Belgium October 2, 2024. Source: Shutterstock

Les erreurs qui ont scellé le destin de Keir Starmer

Par une glorieuse matinée ensoleillée du 5 juillet 2024, Keir Starmer franchissait pour la première fois les portes de Downing Street en tant que Premier ministre, après avoir remporté la veille une victoire écrasante aux élections générales, avec une majorité de 174 sièges. Un peu moins de deux ans plus tard, par une matinée tout aussi lumineuse, il a été contraint de se tenir devant le 10 Downing Street pour annoncer sa démission. Comment en est-on arrivé là ?

Son discours de démission, empreint de gravité et de dignité, a d’autant plus surpris que, comme le Premier ministre l’a lui-même rappelé, son gouvernement avait accumulé un bilan conséquent, accomplissant plusieurs des objectifs traditionnellement associés aux gouvernements travaillistes.

Le salaire minimum a été augmenté, les droits des travailleurs ont été renforcés, les listes d’attente du NHS (le service national de santé) ont diminué, un demi-million d’enfants sont sortis de la pauvreté et l’économie a progressé malgré un contexte difficile, même si cette croissance est restée modeste. Sur la question sensible de l’immigration, les arrivées ont également diminué.

Pour ses partisans, Starmer était un homme discret mais profondément honnête, exerçant sa fonction avec sérieux et dans l’intérêt du pays. Pourtant, sur le terrain, les députés constataient que de nombreux électeurs éprouvaient envers lui une véritable hostilité. Sa popularité s’est effondrée, beaucoup lui reprochant de ne pas avoir tenu sa promesse de « changement » formulée en 2024.

Par le passé, d’autres Premiers ministres ont traversé des périodes d’impopularité. Entre 1980 et 1981, Margaret Thatcher était très mal perçue avant de remporter pourtant deux nouvelles élections générales. Mais cette situation semblait différente, ce qui explique pourquoi Starmer a estimé devoir quitter ses fonctions.

Malgré son immense majorité parlementaire, le gouvernement n’a jamais bénéficié d’un fort soutien populaire. Il avait surtout profité de l’impopularité extrême des Conservateurs après les crises des gouvernements de Boris Johnson et de Liz Truss. La victoire de Starmer reposait d’ailleurs sur seulement 33,7 % des suffrages, lors d’un scrutin marqué par une participation proche d’un niveau historiquement bas.

« Il n’existe pas de Starmerisme »

Le nouveau gouvernement a rapidement donné l’impression de manquer de cap, faute d’avoir proposé une vision convaincante pour le pays. Starmer lui-même avait déclaré : « Il n’existe pas de Starmerisme, et il n’en existera jamais. »

Sa méthode de gouvernement était sérieuse mais essentiellement technocratique, accordant peu d’importance aux grandes idées ou aux principes idéologiques. Cette approche l’a rendu vulnérable face aux mouvements populistes de droite, incarnés par Nigel Farage et Reform UK, ainsi qu’à ceux de gauche, représentés par Zack Polanski et les Verts, qui ont su établir un lien émotionnel fort avec les électeurs. Alors que l’énergie politique semblait s’éloigner du centre, Starmer continuait à défendre une ligne résolument centriste.

Les difficultés sont apparues dès le début du mandat. Le gouvernement s’est laissé définir par sa décision de supprimer les aides au chauffage hivernal pour tous les retraités sauf les plus modestes. Cette mesure a révélé une mauvaise appréciation de son impact politique et a été très mal accueillie par l’opinion.

Peu après, l’exécutif a tenté de réduire fortement les dépenses liées aux prestations sociales. Sur ces deux dossiers, il a finalement dû faire marche arrière, donnant l’image d’un gouvernement multipliant les revirements. Comme si cela ne suffisait pas, la nomination de Peter Mandelson comme ambassadeur à Washington est devenue un désastre politique lorsque de nouvelles révélations liées aux dossiers Jeffrey Epstein ont été rendues publiques. Starmer, qui cherchait à incarner l’intégrité et l’honnêteté, est alors apparu comme un dirigeant maladroit et incapable de maîtriser la situation.

Mais la principale préoccupation des électeurs restait le coût de la vie. Malgré les hausses du salaire minimum et les nouveaux droits accordés aux salariés, beaucoup estimaient que leur quotidien ne s’était guère amélioré et avaient toujours le sentiment de vivre dans une période d’austérité.

Cette frustration explique en partie les élections locales anglaises de mai 2026, où le Parti travailliste n’a obtenu que 17 % des voix, tandis que Reform UK atteignait 26 %. Au Pays de Galles, le Labour a perdu pour la première fois le contrôle du Senedd au profit de Plaid Cymru. Le Parti travailliste gallois est arrivé troisième et sa dirigeante, Eluned Morgan, a perdu son siège.

La perspective de voir Reform UK accéder au pouvoir a profondément inquiété les députés travaillistes, qui ont alors retiré leur soutien à Starmer. La victoire d’Andy Burnham dans la circonscription de Makerfield, où Reform avait largement dominé les élections locales quelques mois plus tôt, a laissé penser qu’il pourrait reconquérir les électeurs perdus.

Les gouvernements travaillistes subissent également les effets d’un paysage médiatique britannique majoritairement orienté à droite. Celui-ci entretient souvent un sentiment de frustration et d’abandon, alimentant les critiques contre l’immigration et contre des élites jugées déconnectées. Starmer, lui, privilégiait une approche nuancée et complexe des problèmes afin de rechercher des solutions réfléchies.

Mais cette manière de faire semble aujourd’hui de moins en moins adaptée. Les électeurs attendent des résultats immédiats. Beaucoup ignorent les progrès réalisés en matière d’emploi ou de santé. Certains sont convaincus que la criminalité et l’immigration augmentent, alors que les statistiques montrent l’inverse. Dans une époque dominée par le populisme, l’approche technocratique de Starmer était vouée à rencontrer de grandes difficultés.

Quel jugement les historiens porteront-ils sur Keir Starmer ?

Tout dépendra de ce qui se passera ensuite. Si le Parti travailliste parvient à se renouveler tout en restant au pouvoir — ce qui est rarement facile —, Starmer sera sans doute considéré comme celui qui a permis au Labour de redevenir un parti de gouvernement capable d’affronter des défis complexes, tant au Royaume-Uni qu’à l’étranger. Son action a d’ailleurs été davantage saluée sur la scène internationale qu’à l’intérieur du pays. Il a maintenu le soutien britannique à l’Ukraine, reconnu l’État palestinien et évité que le Royaume-Uni ne soit entraîné dans la guerre menée par Donald Trump contre l’Iran.

En revanche, si Reform UK remporte les prochaines élections générales, Starmer sera probablement vu comme l’homme qui aura ouvert la voie à un gouvernement dirigé par Nigel Farage.

Son discours de démission a néanmoins révélé un dirigeant sincère, convaincu d’avoir servi son pays avec sérieux et avec la volonté de défendre le bien commun. Starmer avait toujours affirmé qu’il faudrait dix ans pour redresser le Royaume-Uni. Sa tragédie est de n’en avoir eu que deux.

First published in: The Conversation Original Source
Rohan McWilliam

Rohan McWilliam

Professeur d'histoire britannique moderne, Université Anglia Ruskin

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