La visite de Sara Duterte en Australie marque une tentative audacieuse d’internationaliser la bataille juridique de son père avec la CPI, en utilisant la diplomatie de la diaspora pour contester les mécanismes des droits de l’homme. La campagne de Sara Duterte soulève de sérieuses questions sur la manière dont des États comme l’Australie devraient réagir lorsque des dirigeants populistes cherchent à saper les normes juridiques internationales depuis un sol étranger.
Dans un discours de près de deux heures devant une foule de partisans à Melbourne, la vice-présidente philippine Sara Duterte (ici Sara) a appelé la communauté philippine à « convaincre » le gouvernement australien d’« examiner le cas » de son père, l’ancien président Rodrigo Duterte, devant la Cour pénale internationale (CPI). Au cours du rassemblement, Sara a publiquement exhorté ses partisans à faire pression sur le gouvernement australien, membre au Statut de Rome. M. Duterte est actuellement détenu à La Haye pour des crimes contre l’humanité présumés, perpétrés dans le cadre de sa sanglante « guerre contre la drogue ».
Sara semble s’être lancée dans une « tournée mondiale de la sympathie », bien qu’il s’agisse d’un voyage personnel, afin de rassembler des soutiens pour son père. Chez elle, elle lutte contre un procès en destitution qui pourrait plonger les Philippines dans une crise constitutionnelle.
La famille Duterte mobilise des ressources et des capitaux politiques dans un contexte de crise, avec une stratégie axée sur la mise en place de réseaux de soutien transnationaux parmi ses fidèles partisans, afin de défendre son héritage violent et de détourner l’attention de la justice. L’Australie est une étape cruciale dans le roadshow de Sara. C’est le premier pays explicitement cité dans les médias comme hôte potentiel de M. Duterte, alors que son équipe de défense demande une mise en liberté provisoire. L’Australie a été sa première étape après la demande de la défense, ce qui l’a amenée à nier publiquement qu’une approche formelle avait été faite.
Depuis l’arrestation de M. Duterte en mars, Sara s’est adressée aux Philippins vivant à l’étranger au Qatar, en Malaisie et aux Pays-Bas. Chaque voyage à l’étranger de Sara comporte des enjeux clés qui vont au-delà de la politique intérieure des Philippines. Lors de chaque visite, elle suscite des appels profondément émotionnels – et souvent incendiaires – qui remettent en question les attitudes à l’égard de l’État de droit. Ces appels peuvent susciter des inquiétudes pour l’ordre public, car les partisans de Duterte sont connus pour leur loyauté farouche, allant même jusqu’à se livrer à un trollage politique de la CPI. Les assemblées publiques organisées autour des voyages ont posé des problèmes dans d’autres pays, entraînant des enquêtes de la part des pays d’accueil ou le refus des institutions locales de s’associer aux activités pro-Duterte.
Sara a fait allusion aux tentatives de contact avec la ministre des affaires étrangères Penny Wong. Elle a demandé que les règles soient appliquées équitablement à son père. Ces déclarations s’inscrivent dans un schéma d’invocation de la rhétorique des droits de la défense lorsque cela s’avère opportun, mais sans véritable tentative d’engagement auprès des canaux officiels. Par exemple, elle a qualifié les avocats de la CPI de « stupides » pour tenter de saper la crédibilité de l’enquête, reflétant ainsi l’attitude hostile de son père lorsqu’il était au pouvoir. Les défenseurs philippins des droits de l’homme basés en Australie ont publiquement condamné sa visite, la jugeant polarisante. La politique intérieure a profondément divisé les Philippins dans leur pays.
Cette visite a attiré l’attention du public en raison du rôle actif de l’Australie dans le système multilatéral des droits de l’homme et de l’adoption d’un régime de sanctions à l’encontre des auteurs de violations de ces droits. En exhortant les Philippins immigrés à soutenir sa famille, le discours de Sara met l’accent sur une tendance autocratique à remettre en cause les mécanismes de protection des droits de l’homme. Il soulève également la question de savoir si des États comme l’Australie seront disposés à agir sur la rhétorique politique de personnalités de premier plan qui sapent les normes internationales et les droits de l’homme. Les observateurs ont également noté que M. Duterte avait déjà provoqué des tensions avec l’Australie. Il a menacé de couper les liens diplomatiques en 2016 après des critiques sur ses remarques concernant le viol et le meurtre d’un missionnaire australien, et a ensuite ordonné l’expulsion de la citoyenne australienne Patricia Fox pour s’être opposée à la guerre contre la drogue.
Les autorités australiennes ont refusé de s’engager dans le discours de Sara. Malgré cela, sa visite a entraîné l’Australie dans la saga de l’impunité des Dutertes. Le retour de bâton enregistré par les Dutertes contre les normes juridiques internationales – comme le retrait de l’ancien président de la CPI – menace de faire de même avec le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Aujourd’hui, l’hostilité publique de Sara à l’égard du procureur de la CPI se heurte à l’ordre fondé sur des règles que les Philippines et l’Australie se sont engagées à respecter. L’incertitude de l’ordre international affecte la stratégie de l’Australie en matière de sécurité, de diplomatie et de droit international, en particulier à la lumière du récent renforcement des liens avec les Philippines dans le domaine de la coopération en matière de sécurité.
Quelques jours après la visite, la CPI a rendu publique l’opposition du Bureau du Procureur à la demande de mise en liberté provisoire de M. Duterte. Le Bureau du Procureur s’est opposé à la mise en liberté provisoire en raison du risque de fuite. L’influence politique de Sara et son vaste réseau exacerbent ce risque et peuvent aider M. Duterte à se soustraire à la justice.
Jusqu’à présent, Sara Duterte a pris des décisions politiques risquées : discours électoral violent, complots d’assassinat, tentative de destitution et évitement des auditions du Congrès. Si elle s’en sort indemne, elle pourrait rester la favorite de la course à la présidence de 2028. La présidence lui donnerait le contrôle de la politique étrangère. Pour des États comme l’Australie, ostensiblement attachés à l’intégrité d’un ordre international fondé sur des règles, cela soulève des questions sur la manière dont ils réagiront à ceux qui remettent en cause les normes internationales par des engagements provocateurs à l’étranger. Il ne s’agit pas seulement de la légitimité de la CPI ou de la politique des Philippines, mais de savoir si les normes internationales peuvent résister à la pression exercée par des dirigeants qui les défient ouvertement.
