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Conflit Pakistan-Afghanistan: cycle d’insécurité

Les tensions de longue date entre l’Afghanistan et le Pakistan ont maintenant dégénéré en confrontation ouverte le long de la ligne contestée de Durand. Ce qui était autrefois un théâtre de manœuvres par procuration est, du moins momentanément, marqué par une hostilité directe entre États. Le 21 février, le Pakistan a lancé des frappes aériennes contre des supposés sanctuaires militants dans les provinces de Nangarhar, Paktika et Khost, affirmant viser des éléments du Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) et de l’ISIS-K. Kaboul a répondu le 26 février par des offensives terrestres contre des positions pakistanaises dans six provinces. Islamabad a ensuite intensifié l’escalade avec « l’opération Ghazab Lil Haq », frappant des cibles à Kaboul et Kandahar, alors que le ministre de la Défense Khawaja Asif déclarait que la « coupe de patience » du Pakistan était « débordée ».

Les chiffres des victimes restent contestés et difficilement vérifiables : Islamabad affirme que 274 combattants talibans ont été tués et 12 soldats perdus, tandis que Kaboul indique que 55 soldats pakistanais sont morts et 13 de ses propres combattants ont été tués. Mais au-delà des chiffres, une réalité plus conséquente se dessine : une frontière structurellement instable est entrée dans une nouvelle phase potentiellement dangereuse.

La ligne de Durand et ses mécontentements
La crise ne peut se réduire à des épisodes de violence ponctuelle. Ses racines résident dans la question non résolue de la ligne de Durand – la frontière de 2 600 km tracée en 1893, jamais reconnue officiellement par les gouvernements afghans successifs. Cette ligne divise les terres tribales pachtounes, inscrivant un grief historique dans la géographie du système étatique moderne.

Après le retour des talibans au pouvoir en 2021, le Pakistan avait initialement anticipé des dividendes stratégiques, s’attendant à ce que Kaboul limite le TTP, dont les affinités idéologiques avec les talibans afghans sont bien documentées. Au lieu de cela, les attaques du TTP se sont intensifiées, avec plus de 2 400 membres du personnel de sécurité pakistanais tués en 2025 seulement – le bilan le plus lourd depuis une décennie. La frustration d’Islamabad découle non seulement des pertes en matière de sécurité, mais aussi de la perception que son influence historique sur les talibans s’est érodée.

Les attaques récentes à Islamabad, Bajaur et Bannu – attribuées par le Pakistan à des militants basés en Afghanistan – ont servi de déclencheurs immédiats. Les efforts de cessez-le-feu, médiés par des acteurs régionaux en octobre 2025, se sont effondrés face à des escarmouches persistantes. La réticence des talibans à affronter le TTP reflète à la fois la solidarité pachtoune partagée et une peur pragmatique de la fragmentation interne, y compris des défections vers l’ISIS-K.

Une recalibration géopolitique
Superposée à ces tensions se trouve une recalibration géopolitique. Islamabad a accusé Kaboul de dériver vers une « colonie indienne », accusation renforcée suite à la visite du ministre afghan des Affaires étrangères Amir Khan Muttaqi à New Delhi l’an dernier et à une déclaration conjointe condamnant le terrorisme régional. Pour le Pakistan, ce rapprochement diplomatique entre Kaboul et New Delhi représente non seulement un enjeu symbolique, mais un potentiel encerclement stratégique. L’escalade récente peut donc être interprétée autant comme un signal coercitif qu’une opération de contre-terrorisme.

Personne ne gagne cette guerre
Les conséquences immédiates sont économiques et humanitaires. L’Afghanistan reste fortement dépendant des ports pakistanais pour le commerce de transit, tandis que le Pakistan tire revenus et profondeur stratégique de son corridor occidental. La fermeture des frontières risque de paralyser l’activité économique au Khyber Pakhtunkhwa et au Baloutchistan. Les projets phares de connectivité – du gazoduc TAPI aux initiatives de transport eurasiennes – font face à une incertitude renouvelée. Les investissements chinois au Pakistan, notamment dans le cadre du CPEC, pourraient être confrontés à des vulnérabilités accrues si le militantisme se propage.

La dimension humanitaire est tout aussi préoccupante : victimes civiles, déplacements et flux potentiels de réfugiés aggravent la crise socio-économique déjà dramatique de l’Afghanistan. L’instabilité prolongée pourrait encourager les séparatistes baloutches, renforcer l’ISIS-K et fragmenter davantage les réseaux militants. Pour les acteurs externes – Chine, Iran, Russie et Turquie – l’escalade menace de perturber un équilibre régional déjà précaire.

Cependant, une guerre conventionnelle à grande échelle reste improbable. L’Afghanistan ne dispose pas de puissance aérienne ni de profondeur conventionnelle ; le Pakistan, pour sa part, ne peut se permettre une contingence prolongée sur deux fronts. La logique de l’escalade est donc limitée par des contraintes structurelles, même si le jeu de provocation tactique persiste.

La position de l’Inde
Pour l’Inde, la crise représente à la fois une opportunité et un risque. New Delhi a publiquement souligné la souveraineté de l’Afghanistan tout en critiquant le Pakistan pour son externalisation de ses échecs de sécurité internes. Cela s’aligne avec l’approche prudente de l’Inde vis-à-vis des talibans, centrée sur l’aide humanitaire, la facilitation du commerce et les initiatives de connectivité comme le corridor de Chabahar.

Un Pakistan distrait peut alléger la pression immédiate sur la frontière occidentale de l’Inde et limiter la marge de manœuvre régionale d’Islamabad. Cependant, l’instabilité en Afghanistan comporte des risques de propagation : mobilisation d’extrémistes, menaces sur les projets de développement indiens et perturbations des ambitions de connectivité entre l’Inde et l’Asie centrale. L’escalade pakistanaise peut donc être lue comme une tentative de dissuader l’engagement croissant de Kaboul avec New Delhi. À terme, des liens soutenus Inde-Taliban pourraient restreindre les options diplomatiques du Pakistan.

Fin des prétextes
La crise actuelle marque un tournant qualitatif – du recours à des proxies déniables à la confrontation ouverte. Une désescalade tactique, éventuellement sous médiation régionale, semble probable. Cependant, sans progrès sur les questions centrales – le différend sur la ligne de Durand, les sanctuaires du TTP et la compétition régionale pour l’influence – la frontière restera inflammable.

Pour le Pakistan, le message de ce dernier affrontement est clair : il ne peut plus se permettre l’ambivalence stratégique qui a caractérisé sa politique afghane pendant des décennies. Les dilemmes de sécurité enracinés dans l’histoire et l’identité ne seront pas résolus par des frappes aériennes ponctuelles, des signaux coercitifs ou l’externalisation habituelle des échecs internes. Tant qu’Islamabad oscillera entre accommodation tactique et représailles punitives, il restera piégé dans un cycle d’insécurité auto-infligé.

Si le Pakistan souhaite la stabilité sur sa frontière occidentale, il doit recalibrer fondamentalement son approche – abandonner la logique de la « militance sélective », investir dans un engagement politique soutenu avec Kaboul et traiter les causes structurelles de la radicalisation à l’intérieur de ses propres frontières. La sécurité durable ne surgira pas de la gestion de proxies ou de la fabrication de récits de dissuasion, mais de engagements crédibles et de coopération régionale. L’impératif n’est donc pas seulement la désescalade, mais l’introspection à Islamabad – sans laquelle aucun équilibre régional significatif ne pourra s’enraciner.

First published in: Observer Research Foundation (ORF) Original Source
Harsh V. Pant

Harsh V. Pant

Le professeur Harsh V. Pant est vice-président de l'Observer Research Foundation à New Delhi. Il est professeur de relations internationales au King's India Institute du King’s College de Londres. Il occupe également le poste de directeur (honoraire) de la Delhi School of Transnational Affairs à l'université de Delhi.

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