Lors d’un récent entretien téléphonique, Donald Trump a exhorté Volodymyr Zelensky à mettre fin aux attaques ukrainiennes contre les raffineries de pétrole russes. Qu’il s’agisse d’une demande ou d’une exigence, cette position semble, du moins à première vue, fondamentalement différente de la politique de l’administration Biden, qui consistait à limiter l’utilisation des missiles américains à longue portée contre des cibles situées sur le territoire russe.
Le président américain a principalement justifié sa position par des considérations économiques. Selon lui, les attaques répétées contre les capacités de raffinage russes contribuent aux perturbations de l’approvisionnement en gazole et à la hausse des prix des carburants. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime qu’au cours des huit premiers mois de 2026, l’Ukraine a frappé en moyenne une raffinerie russe tous les trois jours.
À l’inverse, les restrictions imposées par Joe Biden étaient principalement justifiées par Washington par les risques d’escalade militaire et la possibilité que des frappes en profondeur sur le territoire russe provoquent une confrontation plus large entre Moscou et l’OTAN.
Cependant, se concentrer uniquement sur ces justifications officielles masque une continuité plus profonde. Dans les deux cas, Washington cherche à définir les limites de la riposte militaire ukrainienne en fonction des intérêts américains plus larges.
La portée de cette politique apparaît clairement lorsque l’on examine la stratégie ukrainienne visant les raffineries russes. La campagne systématique de frappes menée par Kyiv contre les infrastructures pétrolières russes vise à affaiblir les capacités économiques et militaires de la Russie. Les responsables ukrainiens ont présenté ces attaques comme une stratégie délibérée destinée à réduire le potentiel économique russe.
Ces frappes n’ont rien de symbolique. Les raffineries produisent l’essence, le gazole et le carburant aviation nécessaires aux activités militaires comme civiles. Elles constituent donc des cibles logiques dans le cadre d’une stratégie de guerre économique.
Et cette stratégie a porté ses fruits. Selon un rapport de l’AIE, la production russe d’essence a diminué de 20 % par rapport à son niveau de 2025, tandis que celle de gazole aurait chuté de près de 30 %.
Du point de vue ukrainien, ces frappes contre les raffineries constituent un moyen stratégiquement précieux d’imposer des coûts à la Russie sans avoir à lancer de vastes offensives terrestres particulièrement coûteuses sur le front.
Ce contexte est essentiel pour comprendre ce qui est réellement en jeu dans les efforts de Trump visant à mettre fin à cette campagne. Son intervention ne concernait pas une forme de violence inefficace ou indiscriminée. Elle visait l’une des campagnes ukrainiennes les plus efficaces contre les infrastructures russes.
Zelensky aurait rejeté la demande de Trump. Lors d’un entretien avec Emma Tucker, rédactrice en chef du Wall Street Journal, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le 23 septembre, il aurait déclaré que « nos vies sont plus importantes que le prix de l’énergie ».
Le désaccord entre les deux dirigeants reflète leurs conceptions divergentes de la réussite stratégique.
Pour Zelensky, perturber les capacités de raffinage russes permet d’affaiblir les fondements économiques de l’effort de guerre de Moscou.
Pour Trump, ces mêmes attaques auraient des conséquences indésirables, notamment une hausse des prix de l’énergie et des pénuries de carburant.
La question n’est donc pas de savoir si ces frappes ont un impact, mais de déterminer quelles conséquences doivent être prioritaires : accentuer la pression sur la Russie ou préserver la stabilité des marchés énergétiques mondiaux ?
Ce que cela révèle de la politique étrangère américaine
Cette situation met en lumière un point théorique important concernant l’escalade et la retenue stratégique.
Les restrictions imposées par Biden reposaient sur une conception traditionnelle de l’escalade, centrée sur les interactions militaires entre grandes puissances.
Pour Biden, le danger résidait dans le risque de provoquer des représailles russes, dans un contexte marqué par les menaces de Moscou de recourir à l’arme nucléaire, ou de donner l’impression que les États-Unis participaient directement à des attaques contre le territoire russe.
La position de Trump renvoie à une conception plus large de l’escalade, qui ne se limite pas à la Russie elle-même, mais prend également en compte les risques stratégiques découlant de l’interdépendance économique.
Les attaques contre les raffineries n’augmentent pas nécessairement le risque d’une confrontation militaire directe. Elles peuvent toutefois provoquer des répercussions sur les marchés mondiaux de l’énergie et entraîner des coûts politiques pour des gouvernements géographiquement éloignés du champ de bataille.
C’est précisément ce qui risque de se produire si ces frappes contribuent à augmenter les prix des carburants pour les consommateurs peu avant une échéance électorale cruciale.
La comparaison suggère donc que les administrations Biden et Trump diffèrent moins par leur volonté de limiter les actions de l’Ukraine que par les risques auxquels elles accordent la priorité.
Biden cherchait à maîtriser les risques d’escalade militaire avec un adversaire doté de l’arme nucléaire.
Trump cherche à maîtriser les conséquences économiques d’un conflit prolongé.
Mais ces deux positions découlent d’une même réalité fondamentale : les objectifs militaires de l’Ukraine ne coïncident pas entièrement avec ceux des États-Unis.
La campagne contre les raffineries illustre particulièrement bien cette divergence. Ce que l’Ukraine considère comme un moyen très efficace d’affaiblir les capacités russes peut simultanément être perçu à Washington comme une source de risques stratégiques plus larges.
En définitive, les frappes contre les raffineries montrent que la politique de soutien à l’Ukraine est indissociable d’une politique visant à limiter sa liberté d’action.
Que ce soit à travers les restrictions imposées aux frappes à longue portée ou les pressions exercées pour éviter de cibler les infrastructures énergétiques russes, les administrations américaines successives ont cherché à influencer non seulement l’ampleur de l’aide accordée à l’Ukraine, mais aussi la manière dont celle-ci mène ses opérations militaires.
La véritable continuité entre Biden et Trump ne réside donc pas dans leurs politiques spécifiques.
Elle tient à une conviction commune : Washington estime conserver un rôle légitime dans la définition des limites acceptables de l’action militaire ukrainienne.
Et c’est là que se situe le défi pour la politique étrangère américaine, particulièrement sous l’administration Trump.
Plus les États-Unis s’éloignent d’une compréhension commune des intérêts qu’ils partagent avec leurs alliés, plus il leur sera difficile de contrôler les décisions de ces derniers.
