I. Introduction
Le réarmement et la modernisation militaire de l’Allemagne représentent l’un des tournants stratégiques les plus importants survenus en Europe depuis la fin de la guerre froide. Pendant plusieurs décennies, l’Allemagne a maintenu une posture de défense mesurée, façonnée par son expérience historique, sa culture politique intérieure et sa dépendance profondément ancrée envers l’OTAN. La structure des forces allemandes, leur culture opérationnelle et les stratégies d’acquisition reposaient sur la conviction que l’environnement sécuritaire européen était entré dans une ère stable et post-conflictuelle, dans laquelle la diplomatie et l’intégration économique comptaient davantage que la puissance militaire. Cette hypothèse s’est effondrée, et la transformation actuellement en cours redéfinit les fondements de la sécurité européenne. [1]
La Zeitenwende, ou « changement d’époque », proclamée par le chancelier Olaf Scholz en février 2022 à la suite de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, ne constituait pas seulement une réaction émotionnelle à une crise particulière. Elle exprimait une réorientation structurelle plus profonde de la pensée stratégique allemande. Berlin a reconnu que sa posture de défense n’était plus adaptée à une époque caractérisée par la rivalité entre grandes puissances, les tensions géopolitiques et le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen, comme le montre la guerre en Ukraine. Face aux doutes croissants concernant la pérennité des engagements américains en matière de sécurité et aux pressions de plus en plus fortes exercées par ses partenaires européens, l’Allemagne a entrepris le plus vaste effort de modernisation militaire de son histoire contemporaine.
Cette évolution comprend l’augmentation des dépenses de défense, la revitalisation des forces terrestres, aériennes et navales, le développement de la production industrielle, le renforcement des capacités cybernétiques et spatiales, ainsi que la réaffirmation du rôle de l’Allemagne comme pilier central du dispositif de dissuasion de l’OTAN. Elle a également suscité de nouveaux débats sur le leadership européen en matière de défense, l’équilibre des forces au sein de l’OTAN et l’avenir de l’autonomie stratégique du continent. [2]
Dans ce contexte, la présente étude cherche à analyser les raisons pour lesquelles l’Allemagne a entrepris son réarmement au cours des années 2020.
II. Facteurs à l’origine de l’évolution de la position allemande sur le réarmement
1. Vue d’ensemble
Depuis 1945, la posture de défense allemande reposait sur la démilitarisation, la dépendance envers les alliances et une prudence politique délibérée. Pendant la guerre froide, la Bundeswehr jouait un rôle central dans la défense avancée de l’OTAN. Elle opérait toutefois strictement dans le cadre des structures de commandement de l’Alliance et évitait toute projection stratégique indépendante. Après la réunification de 1990, l’Allemagne a estimé que son environnement géostratégique s’était stabilisé. En conséquence, les dépenses militaires ont fortement diminué au cours des années 1990 et 2000, atteignant des niveaux largement inférieurs à l’objectif de 2 % fixé par l’OTAN, tandis que les effectifs et le niveau de préparation des équipements se dégradaient.
L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a commencé à ébranler ces convictions, entraînant de modestes augmentations du budget de la défense et une participation aux mesures de réassurance de l’OTAN. Même à ce stade, l’Allemagne demeurait réticente à s’engager pleinement dans les missions relevant de la sécurité militaire. L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a définitivement détruit ce qui subsistait de l’optimisme stratégique allemand de l’après-guerre froide. Le chancelier Scholz a annoncé la création d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros destiné à la défense et s’est engagé à porter les dépenses militaires allemandes au seuil de 2 % fixé par l’OTAN. Les événements ultérieurs ont encore approfondi cette réorientation. Selon une analyse publiée en 2025 par Business Sweden, l’Allemagne prévoit d’augmenter son budget de la défense de 86 milliards d’euros en 2025 à 152 milliards d’euros en 2029. Elle entend également aligner ses dépenses à long terme sur la nouvelle directive de l’OTAN, qui prévoit de consacrer 5 % du PIB à la défense d’ici à 2035, dont au moins 3,5 % aux capacités militaires fondamentales. [3]
La Zeitenwende est ainsi passée du statut d’annonce d’urgence à celui de transformation structurelle soutenue par un consensus transpartisan, des réformes industrielles et des adaptations institutionnelles. Elle traduit la reconnaissance du fait que la stabilité européenne, autrefois considérée comme acquise, ne peut plus être garantie sans une puissance militaire allemande crédible.
2. Facteurs à l’origine de la réorientation politique de l’Allemagne
Le facteur le plus immédiat de cette réorientation est l’invasion russe de l’Ukraine, qui a directement remis en cause la sécurité européenne et révélé l’insuffisance des structures militaires allemandes existantes. Les analystes de plusieurs groupes de réflexion, notamment la Heritage Foundation, soulignent que le conflit a démontré les limites de la diplomatie et de l’interdépendance énergétique en tant qu’instruments permettant de contenir l’agression russe. Les dirigeants politiques allemands sont parvenus à la conclusion que la sécurité nationale et continentale exigeait une puissance militaire crédible, et non des contributions symboliques ou des déploiements limités. [4]
Un deuxième facteur réside dans l’incertitude stratégique entourant les États-Unis. Bien que Washington demeure engagé envers l’OTAN, son attention à long terme se déplace vers la confrontation avec la Chine dans l’Indo-Pacifique. La Heritage Foundation souligne que les États-Unis se préparent à réaffecter une partie de leurs ressources hors d’Europe, ce qui impose aux alliés européens — et particulièrement à l’Allemagne — une responsabilité accrue dans la défense du continent. Cette évolution a incité les décideurs allemands à se préparer à des scénarios dans lesquels la présence américaine en Europe serait réduite ou reléguée derrière d’autres priorités.
Un troisième facteur concerne la volonté plus générale de l’Europe d’acquérir une autonomie stratégique. La France, les institutions de l’Union européenne ainsi que plusieurs pays nordiques et d’Europe centrale soutiennent que l’Europe doit développer des capacités indépendantes lui permettant de gérer des crises sans dépendre exclusivement du leadership américain. Le réarmement allemand apparaît de plus en plus indispensable à la concrétisation de cette vision. Il est également favorisé par l’émergence, au sein des partis politiques allemands et de l’opinion publique, d’un consensus selon lequel la sécurité nationale exige des forces armées puissantes. Cette évolution marque une rupture culturelle avec les tendances pacifistes profondément enracinées au cours des décennies précédentes. [5]
III. Modernisation des capacités militaires de l’Allemagne
1. La modernisation militaire allemande
Le programme allemand de modernisation militaire couvre l’ensemble des principaux domaines de la défense et témoigne d’un engagement à long terme en faveur de la reconstruction de la Bundeswehr. L’objectif est d’en faire une force crédible, hautement disponible et capable d’opérer sur l’ensemble du spectre des conflits. Chaque domaine fait l’objet d’une transformation reposant sur de nouvelles acquisitions, l’amélioration des infrastructures, la modernisation des systèmes existants et le renforcement des normes de préparation opérationnelle.
Dans le domaine terrestre, l’Allemagne mène le réarmement le plus complet de ses forces depuis plusieurs décennies. Le gouvernement a autorisé des investissements de plusieurs milliards d’euros dans les blindés, l’artillerie, la mobilité et le soutien logistique. Le programme à long terme prévoit l’acquisition de plusieurs centaines de chars Leopard 2 modernisés, afin de préserver la puissance traditionnelle de l’Allemagne dans le domaine de la guerre blindée et de lui permettre de rester la première puissance européenne en matière de chars de combat. L’Allemagne prévoit également d’acquérir jusqu’à 5 000 véhicules blindés Boxer dans différentes configurations, notamment des variantes destinées à la défense antiaérienne, ainsi que de remplacer les anciens véhicules Fuchs par 3 500 véhicules de nouvelle génération. Le même rapport indique qu’un montant de 70,3 milliards d’euros est spécifiquement consacré à la production de munitions, ce qui reflète les enseignements tirés de la guerre en Ukraine concernant l’ampleur de la consommation de munitions dans les conflits de haute intensité. [6]
Dans le domaine aérien, l’Allemagne cherche à reconstruire à la fois ses capacités et sa crédibilité. Elle s’est engagée à acheter des avions F-35A afin de remplir ses obligations dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN et d’améliorer l’interopérabilité avec les forces aériennes alliées. Le programme de modernisation à long terme prévoit également l’acquisition de vingt Eurofighter Typhoon supplémentaires afin de renforcer les missions de supériorité aérienne, les opérations multirôles et la police du ciel. Parallèlement, l’Allemagne investit 34,2 milliards d’euros dans les aéronefs, les systèmes de missiles et les infrastructures intégrées de défense aérienne, ce qui la positionne comme un contributeur central au dispositif collectif de défense aérienne et antimissile de l’OTAN. Ces efforts sont complétés par son rôle de premier plan dans l’Initiative européenne Sky Shield (ESSI), qui vise à créer une architecture continentale multicouche de défense antimissile intégrant des systèmes tels que Patriot, IRIS-T et Arrow 3. Ce domaine a acquis un caractère d’urgence croissant en raison de la multiplication des menaces liées aux missiles et aux drones.
La modernisation navale est tout aussi importante. L’Allemagne étend sa présence maritime dans la mer Baltique et la mer du Nord, tout en renforçant sa capacité à soutenir le flanc nord de l’OTAN. Des investissements d’un montant total de 36,6 milliards d’euros sont consacrés aux bâtiments navals, notamment à de nouvelles frégates, de nouveaux sous-marins et des navires auxiliaires. Ces équipements doivent permettre de sécuriser les voies d’approvisionnement, d’améliorer la connaissance de la situation maritime et de renforcer la portée stratégique de l’Allemagne. Les récents déploiements allemands dans l’Indo-Pacifique illustrent également la volonté de Berlin de contribuer à la sécurité maritime mondiale tout en renforçant ses alliances et ses partenariats le long des principales voies maritimes.
Au-delà des domaines militaires traditionnels, l’Allemagne investit également dans la cyberdéfense et les capacités spatiales. Elle a renforcé son Service du cyberespace et de l’information, en consolidant et en développant ses capacités nationales en matière de cyberdéfense, de renseignement et de systèmes d’information sécurisés. Elle a également accru ses capacités de surveillance des menaces grâce à de nouvelles mesures fédérales, notamment l’élargissement des pouvoirs en matière de cyberdéfense, la mise en place d’une surveillance conjointe civile et militaire et le développement d’un « Cyberdôme » national. L’Allemagne a par ailleurs investi dans les communications sécurisées et le renseignement satellitaire par l’intermédiaire des commandements spécialisés de la Bundeswehr chargés des communications et de la géoinformation. Selon des rapports de Chatham House, l’Allemagne intègre désormais des concepts de défense mobilisant l’ensemble de la société, renforce la résilience de ses infrastructures et accélère les délais de construction et d’acquisition afin d’assurer la continuité stratégique en temps de guerre. Le « Plan opérationnel pour l’Allemagne » (OPLAN DEU) s’inspire du modèle estonien et vise à permettre aux secteurs civil et militaire de répondre de manière coordonnée aux crises. Il élargit ainsi la définition allemande de la sécurité nationale au-delà des seules considérations militaires conventionnelles.
2. Dépenses de défense et transformation industrielle
L’évolution des dépenses militaires allemandes marque le revirement le plus spectaculaire de la posture de défense adoptée par le pays depuis la fin de la guerre froide. Le fonds spécial de 100 milliards d’euros créé en 2022 a permis de lancer des acquisitions d’urgence, mais l’objectif général consiste à établir une préparation structurelle à long terme. Selon une note publiée en 2025 par Business Sweden, le budget de la défense allemand devrait atteindre 152 milliards d’euros d’ici à 2029. Cette augmentation sera facilitée par un amendement constitutionnel autorisant la suspension temporaire du frein à l’endettement afin de permettre un niveau de dépenses plus élevé. [7]
Plus ambitieux encore, le ministère allemand de la Défense a annoncé un programme de modernisation à long terme d’un montant de 350 milliards d’euros, qui s’étendra jusqu’en 2041 et constituera le plus important programme d’investissement militaire depuis la guerre froide. Ce plan prévoit une augmentation durable des acquisitions, le développement des infrastructures et le renforcement des capacités industrielles. Parmi les domaines prioritaires figurent les munitions, auxquelles 70,3 milliards d’euros sont consacrés, les véhicules de combat avec 52,5 milliards d’euros, les aéronefs et systèmes de missiles avec 34,2 milliards d’euros, ainsi que les moyens navals avec 36,6 milliards d’euros. Le gouvernement insiste sur la nécessité de disposer d’une base industrielle de défense résiliente et capable d’accroître rapidement sa production afin de répondre aux besoins de l’Allemagne et de ses alliés pendant des cycles de conflit prolongés.
La transformation industrielle de l’Allemagne repose sur sa Stratégie nationale pour l’industrie de sécurité et de défense, adoptée à la fin de 2024. Celle-ci vise à réduire la dépendance envers les fournisseurs extérieurs, à renforcer l’autonomie européenne en matière de défense et à garantir des procédures d’acquisition efficaces, rapides et conformes aux priorités opérationnelles allemandes. En outre, des projets tels que le Système de combat aérien du futur (SCAF/FCAS) et le Système principal de combat terrestre (MGCS), menés conjointement avec la France, illustrent l’ambition de l’Allemagne de contribuer à façonner la prochaine génération de plateformes militaires européennes, même si ces programmes de coopération rencontrent parfois des tensions politiques et industrielles. [8]
IV. Opinion publique allemande et réactions de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis
1. L’opinion publique allemande
Les Allemands ont grandi dans une culture pacifiste développée après la Seconde Guerre mondiale, qui a façonné une identité nationale fondée sur le refus du renforcement militaire. L’héritage de la culpabilité historique continue de limiter la pleine expression du potentiel militaire allemand.
Cela ne signifie pas que les Allemands ignorent la menace représentée par la Russie ni les conséquences d’un désengagement américain en Europe. Beaucoup soutiennent l’augmentation des dépenses de défense, et une majorité se prononce en faveur de l’élargissement des forces armées. Une partie importante de la société demeure toutefois opposée à un réarmement complet et préfère que l’Allemagne conserve un rôle plus limité dans la sécurité européenne.
Les attitudes de la population allemande semblent avoir évolué depuis l’invasion russe de l’Ukraine, mais l’opinion publique reste partagée. Selon une enquête menée en 2025, 74 % des Allemands se déclaraient préoccupés par la guerre, tandis que plus de 60 % estimaient que l’Europe ne pourrait pas compter sur les États-Unis en cas d’attaque russe. Une importante minorité considère néanmoins que l’Allemagne devrait « renoncer à exercer un leadership international », et moins d’un tiers des personnes interrogées pensent que les moyens militaires constituent la méthode la plus efficace pour résoudre les conflits internationaux. Plus généralement, dans un classement mondial publié par Gallup en 2024 sur la disposition des populations à combattre pour leur pays, l’Allemagne figurait presque au dernier rang, devant seulement l’Autriche et l’Italie. [9]
Le débat politique reflète cette incertitude. La coalition gouvernementale soutient dans l’ensemble le réarmement. L’Union chrétienne-démocrate (CDU) et son parti frère bavarois, l’Union chrétienne-sociale (CSU), mènent cette initiative, tandis que leur partenaire, le Parti social-démocrate (SPD), joue un rôle modérateur en bloquant notamment certaines propositions comme le rétablissement de la conscription. Les partis de gauche s’opposent majoritairement au réarmement, à l’exception des Verts, qui ont évolué en faveur des investissements militaires et du soutien à l’Ukraine. Les critiques préviennent que l’augmentation des dépenses militaires pourrait détourner des ressources destinées aux politiques sociales, alimentant ainsi une réaction politique hostile et une progression de l’extrême droite.
Aux deux extrémités de l’échiquier politique, des mouvements d’extrême gauche et d’extrême droite s’opposent à l’augmentation des dépenses de défense et préconisent un rapprochement avec la Russie, notamment par le rétablissement des relations énergétiques. Parmi eux figure l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti de droite radicale qui a remporté une victoire importante lors des élections régionales de 2026. Bien que son orientation nationaliste l’ait conduite à voter en faveur de la nouvelle loi sur la conscription, l’AfD s’est fréquemment opposée au soutien à l’Ukraine, a rejeté les sanctions contre la Russie et a demandé la reprise des importations russes de pétrole et de gaz.
2. Réactions de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis
La France a réagi au regain de puissance militaire de l’Allemagne en combinant encouragement et prudence. Paris considère le réarmement allemand comme indispensable au renforcement de la défense européenne, mais reste préoccupé par la dépendance croissante de Berlin envers des plateformes américaines telles que le F-35. Cette dépendance pourrait compromettre les efforts visant à construire une souveraineté technologique européenne. Les désaccords concernant le rythme et l’orientation du SCAF et du MGCS illustrent les tensions persistantes au sein de la coopération franco-allemande en matière de défense. La France reconnaît néanmoins que le renforcement des engagements militaires allemands augmente considérablement la capacité de l’Europe à agir collectivement dans les domaines de la dissuasion et de la gestion des crises. [10]
Bien qu’il ne soit plus membre de l’Union européenne, le Royaume-Uni demeure l’une des principales puissances militaires du continent. Londres accueille généralement favorablement le renforcement de la posture de défense allemande, qu’il considère comme un soutien essentiel au pilier européen de l’OTAN. Le Royaume-Uni continue néanmoins d’affirmer son propre rôle de premier plan par l’intermédiaire d’initiatives telles que la Force expéditionnaire conjointe, tout en veillant à maintenir la cohérence entre les contributions britannique et allemande à l’OTAN. L’accroissement de la puissance militaire allemande ouvre de nouvelles possibilités de coopération bilatérale, notamment dans la planification de la défense en Europe du Nord.
Les États-Unis soutiennent fermement les initiatives allemandes de modernisation militaire. Washington demande depuis longtemps aux alliés européens d’assumer une plus grande part du fardeau de la défense au sein de l’OTAN, et les engagements récemment pris par l’Allemagne répondent aux préoccupations américaines persistantes concernant le sous-investissement européen. Les responsables américains suivent néanmoins ces évolutions de près afin de s’assurer que les initiatives européennes en matière d’autonomie stratégique restent complémentaires de l’OTAN, plutôt que de créer des structures parallèles susceptibles d’affaiblir la cohésion de l’Alliance. [11]
V. Obstacles à la modernisation des capacités militaires de l’Allemagne
1. Un réarmement sans doctrine risque de provoquer une incohérence stratégique
La taille de l’Allemagne, ses capacités budgétaires et sa place centrale dans l’économie européenne conduisent toutes à la même conclusion : si l’Europe veut acquérir la cohérence stratégique nécessaire pour assurer sa propre défense, Berlin deviendra inévitablement un acteur de plus en plus influent et affirmé.
L’Allemagne a déjà commencé à agir. Un fonds spécial de 100 milliards d’euros a été créé pour la Bundeswehr, les forces armées allemandes. Des avions F-35 sont en cours d’acquisition afin de remplacer les Tornado dans le cadre de la participation de l’Allemagne au partage nucléaire de l’OTAN, les premières livraisons étant prévues pour 2026. Les dépenses de défense augmentent régulièrement au-delà du seuil de 2 %. Tous ces éléments témoignent d’un changement qui aurait été politiquement inconcevable dix ans auparavant.
Cela étant, le sentiment d’inéluctabilité constitue généralement un mauvais guide pour comprendre la réalité politique. Il ne suffit pas d’accumuler de la puissance : celle-ci doit être transformée en doctrine, en forces réellement utilisables et en culture de la décision.
À cet égard, la trajectoire allemande demeure incertaine. L’Allemagne n’a pas encore formulé de stratégie militaire cohérente à la hauteur de ses engagements financiers. En avril 2026, le ministère fédéral de la Défense a élaboré une « Stratégie militaire pour les forces armées » destinée à compléter la Stratégie de sécurité nationale de 2023.
Ce document identifie clairement la principale menace à laquelle l’Europe est confrontée : la Russie y est mentionnée à 17 reprises. Mais au-delà de ce constat, son analyse reste décevante et évite la réorientation stratégique dont l’Allemagne a un besoin urgent. [12]
Le problème réside dans le fait que ce document demeure un cadre stratégique plutôt qu’une véritable doctrine. Il signale une intention politique, mais ne tranche pas les arbitrages entre la défense territoriale, les engagements expéditionnaires et la mobilisation industrielle. Dans la pratique, l’Allemagne continue de dépendre fortement de la planification de l’OTAN et des moyens opérationnels américains. Or, cette dépendance apparaît politiquement fragile dans un contexte de nouvelles tensions avec une Maison-Blanche plus transactionnelle sous Donald Trump.
En ce sens, le réarmement risque de progresser plus rapidement que la stratégie. Non pas parce que celle-ci serait totalement absente, mais parce qu’elle est encore en cours d’élaboration, dans un contexte de pressions géopolitiques exceptionnelles.
L’objectif principal de cette stratégie est de faire de la Bundeswehr « la plus puissante armée conventionnelle d’Europe » d’ici à 2039. Cet objectif semble très éloigné de la réalité, alors que l’Ukraine et la Russie disposent chacune d’environ 130 brigades aguerries et prêtes au combat, contre moins de dix pour l’Allemagne. Lors des exercices, les unités ukrainiennes l’emportent régulièrement sur celles de l’OTAN. Il faudra plusieurs décennies aux forces armées allemandes pour devenir les plus puissantes d’Europe dans le domaine conventionnel, si tant est qu’elles y parviennent un jour.
Le point de départ de cette stratégie aurait plutôt dû être le constat que la sécurité européenne ne peut être organisée que collectivement. Malheureusement, lorsqu’il est question de défense collective, l’accent continue d’être placé sur l’OTAN sous leadership américain. Le réarmement allemand est même présenté comme un moyen de faire de l’Allemagne un allié militaire encore plus solide des États-Unis. [13]
Il est évidemment difficile de mettre en place une solution européenne de remplacement, notamment en raison des incertitudes entourant l’issue de l’élection présidentielle française d’avril 2027. Néanmoins, une dépendance permanente envers les États-Unis ne peut constituer la seule option. La France, qui envisage d’étendre son parapluie nucléaire à ses partenaires européens, n’apparaît pas dans la stratégie allemande. Le Royaume-Uni et la Pologne n’y figurent pas davantage.
Les partenaires européens avancent plus rapidement. Le Royaume-Uni dirige par exemple la Force expéditionnaire conjointe, une alliance de défense réunissant plusieurs pays d’Europe du Nord. L’Ukraine, qui dispose de l’armée la plus puissante d’Europe, en est un partenaire central.
L’Europe est également absente des choix allemands en matière d’acquisition de défense. Les entreprises nationales reçoivent 60 % des commandes allemandes, soit deux fois plus qu’en 2020, tandis que presque aucun équipement n’est commandé directement auprès de partenaires européens. La dépendance envers les États-Unis persiste donc pour certains systèmes d’armes, y compris dans des domaines où des solutions européennes sont disponibles.
La stratégie comporte une deuxième faiblesse majeure. Elle fixe un horizon compris entre 2035 et 2039 pour atteindre la supériorité technologique dans le domaine de la défense. C’est trop tard : l’OTAN estime que la Russie pourrait être prête à attaquer l’Europe dès 2029.
Dans la Revue stratégique de défense britannique de 2025, le Premier ministre Keir Starmer a déjà appelé à moderniser les forces et à tirer les enseignements de la guerre en Ukraine. À Varsovie, le Premier ministre Donald Tusk a proclamé la création d’une « armada de drones » et fait de la modernisation militaire pour la période 2025-2039 une priorité absolue. Le chancelier allemand, quant à lui, ne semble pas exiger une modernisation technologique équivalente.
Par conséquent, la Bundeswehr continue d’acheter ce qu’elle connaît plutôt que ce dont elle a besoin. Une part faible et décroissante des acquisitions allemandes est consacrée aux armes relevant du « nouveau paradigme » dont l’efficacité a été démontrée en Ukraine : systèmes autonomes, reconnaissance et conduite de tir assistées par intelligence artificielle, défense aérienne et antimissile en réseau, guerre électronique et défense contre les drones.
À titre de comparaison, le Royaume-Uni a plus que doublé, en valeur absolue, ses dépenses consacrées à ce nouveau paradigme. La Pologne a multiplié par huit la part de son budget qui lui est destinée depuis 2020-2021.
La troisième faiblesse majeure de la stratégie allemande concerne sa mise en œuvre. Les délais de livraison des contrats de défense allemands varient entre deux et quatre ans, soit une durée comparable à celle observée au Royaume-Uni et en Pologne. Toutefois, contrairement à ces deux pays, la proportion des commandes allemandes pour lesquelles aucune date de livraison définitive n’a été publiée a régulièrement augmenté au cours des cinq dernières années et atteint aujourd’hui environ 70 %. À cela s’ajoute l’absence d’un système central automatisé de suivi des livraisons. Un État qui passe des commandes d’une valeur supérieure à 100 milliards d’euros sans être capable de suivre précisément ce qu’il a reçu est confronté à un problème qui dépasse largement le seul domaine de la défense. [14]
Pour corriger les insuffisances de cette stratégie, l’Allemagne devrait placer la coopération régionale, notamment avec l’Ukraine et les principales puissances européennes, au centre de sa stratégie de défense collective. Les acquisitions et la formation doivent être adaptées au « nouveau paradigme », avec des objectifs clairement définis pour les systèmes autonomes, les drones et les plateformes assistées par intelligence artificielle. Le ministère de la Défense doit s’engager dans une modernisation radicale qui lui permette, par exemple, de rendre compte en temps réel des équipements commandés et livrés. Toutes ces mesures devraient reposer sur une nouvelle analyse rigoureuse et sans complaisance. Le chancelier Friedrich Merz devrait diriger cette stratégie de modernisation devenue urgente.
2. La Bundeswehr : un tigre de papier ?
La Bundeswehr illustre l’écart entre les ressources disponibles et la préparation opérationnelle. Malgré les nouveaux financements, des insuffisances persistent en matière de disponibilité des équipements, de stocks de munitions et de rapidité des acquisitions.
Le problème ne concerne pas seulement le volume des ressources, mais aussi leur capacité à être effectivement utilisées. L’Allemagne s’est engagée à fournir à l’OTAN des formations prêtes au combat, mais les progrès dans la constitution de brigades entièrement équipées et déployables restent lents et difficiles.
Les efforts visant à stationner de façon permanente une brigade en Lituanie exercent une pression supplémentaire sur les unités de la Bundeswehr déjà fortement sollicitées en Allemagne. Par ailleurs, les retards de livraison touchant aussi bien les systèmes de communication que les véhicules blindés témoignent d’une profonde inertie institutionnelle. [15]
Il s’agit d’un problème majeur : une grande puissance ne se définit pas par le montant de ses dépenses, mais par la rapidité et la cohérence avec lesquelles elle peut transformer ses ressources en moyens militaires déployables. L’Allemagne éprouve encore des difficultés à effectuer cette transformation.
3. Le poids croissant de la politique intérieure
Il serait toutefois erroné de considérer le réarmement comme un simple épisode budgétaire. Il s’agit d’un engagement générationnel pris dans un paysage politique qui se fragmente rapidement.
La politique de coalition allemande a rarement paru aussi fragile. La popularité de Friedrich Merz s’est érodée à un rythme inhabituellement rapide pour un nouveau chancelier. Son gouvernement peine à maintenir sa cohésion, tandis que l’AfD atteint des niveaux historiques dans les sondages et a réalisé d’importantes percées lors des récentes élections régionales. Les questions de défense sont de plus en plus entraînées dans le débat idéologique.
Les efforts déployés en 2023 pour envoyer des chars Leopard 2 allemands à l’Ukraine sont révélateurs. Ce qui aurait pu constituer une décision relativement simple s’est transformé en de longues négociations intérieures et diplomatiques, Berlin finissant par agir en coordination avec Washington. Tout pays contraint de renégocier constamment son orientation stratégique risque de découvrir que le temps devient son adversaire.
La structure fédérale et décentralisée de l’État allemand — qui a joué un rôle essentiel dans le miracle économique de l’après-guerre — fait partie du problème, car elle engendre des retards lorsque rapidité et cohérence sont nécessaires.
Cela ne signifie pas qu’une centralisation accrue du pouvoir à Berlin conduirait automatiquement à de meilleures décisions. La présidence française a montré que la concentration du pouvoir n’exclut pas les erreurs d’appréciation.
4. La fin du miracle allemand ?
Derrière ces difficultés se trouve une contrainte plus profonde : l’état du modèle économique allemand. Le système industriel qui a soutenu la réussite du pays depuis l’après-guerre — tourné vers les exportations, fortement consommateur d’énergie et fondé sur une amélioration progressive et constante — est aujourd’hui confronté à des pressions pour lesquelles il n’a pas été conçu.
La fin du gaz russe bon marché a imposé un réajustement brutal et coûteux de l’approvisionnement énergétique.
Les constructeurs automobiles allemands font face à une concurrence chinoise de plus en plus forte sur leur propre marché, tandis que leurs exportations essentielles vers la Chine diminuent. Seule une diversification patiente et stratégique pourrait atténuer ce choc.
L’Allemagne n’a pas non plus su saisir le tournant numérique, SAP demeurant sa seule entreprise technologique véritablement dominante à l’échelle mondiale. Cette situation montre la nécessité d’une impulsion publique plus volontaire : mobiliser des capitaux à grande échelle, renforcer les liens entre l’industrie et le secteur technologique et créer les conditions permettant une croissance numérique rapide.
VI. L’Allemagne se réarmera-t-elle assez rapidement ?
1. Une évolution, non une révolution
Certains observateurs estiment que la stratégie militaire allemande marque un véritable tournant pour un pays qui, pendant soixante-dix ans, a précisément évité de produire ce type de document. En raison de sa puissance économique, de sa taille et, par conséquent, de son potentiel de développement militaire, l’Allemagne a souvent été qualifiée de tristement célèbre « hégémon réticent » de l’Europe. On pourrait toutefois soutenir que cette stratégie ne constitue pas une rupture nette avec les orientations stratégiques antérieures, mais plutôt l’évolution la plus récente et la plus prononcée d’une série de documents remontant à près d’une décennie.
Le Livre blanc de 2016, publié après le début de l’agression russe contre l’Ukraine en 2014, constatait déjà la dégradation de l’environnement sécuritaire ainsi que l’attitude de plus en plus affirmée de la Russie. Le discours du chancelier Scholz sur la Zeitenwende, prononcé en février 2022, est rapidement devenu une référence fréquemment employée, y compris en dehors de l’Allemagne, et le symbole de l’adaptation stratégique allemande à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
La Stratégie de sécurité nationale de 2023, une autre première pour l’Allemagne, présentait la sécurité comme une mission mobilisant l’ensemble de l’appareil gouvernemental. Les lignes directrices de la politique de défense (Verteidigungspolitische Richtlinien), publiées la même année, définissaient la défense nationale et collective comme la mission fondamentale de la Bundeswehr et promettaient de traduire cette priorité en une stratégie militaire ainsi qu’en un nouveau profil capacitaire. Le concept actuel de défense militaire et les documents qui lui sont associés donnent suite à cette promesse.
Chaque étape de cette évolution est allée plus loin que la précédente, tandis que la stratégie de 2026 établit désormais publiquement l’architecture et le calendrier nécessaires à sa mise en œuvre. Comme cela a déjà été souligné, l’Allemagne a toujours disposé d’équivalents fonctionnels aux documents de sécurité nationale, notamment ses Livres blancs. Ceux-ci constituaient les principaux documents gouvernementaux d’orientation en matière de défense et ont été publiés à onze reprises entre 1969 et 2016. Le changement ne réside donc pas dans l’apparition soudaine d’une stratégie là où il n’en existait aucune, mais dans la création d’une architecture explicite reliant désormais la stratégie à un plan capacitaire fondé sur les besoins. [16]
De manière générale, une stratégie est souvent censée suivre la triade composée des objectifs, des méthodes et des moyens. Dans le détail, la stratégie allemande s’inscrit dans la continuité des documents nationaux et alliés en désignant la Russie comme la menace la plus immédiate et la plus importante. Elle décrit également un conflit hybride et multidomaine dirigé contre l’État allemand, son économie et l’ensemble de sa société.
Quatre priorités militaires et stratégiques — les objectifs — sont définies afin de répondre au paysage actuel et futur des menaces : la dissuasion et la défense collective, l’atténuation des attaques hybrides, la stabilité en Europe et dans son voisinage méridional, ainsi que la protection des lignes de communication maritimes.
Le principal moyen d’atteindre ces objectifs — les méthodes — repose sur un plan de montée en puissance des forces armées organisé en trois phases. Celui-ci prévoit d’atteindre un niveau maximal de préparation opérationnelle d’ici 2029, une augmentation substantielle des capacités à l’horizon 2035 et, enfin, une supériorité technologique en 2039. Comme l’a souligné le chancelier Merz, ce processus doit conduire à la réalisation de l’objectif déclaré de doter l’Allemagne de « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ». [17]
Pour atteindre ces objectifs, la base matérielle — les moyens — doit augmenter considérablement et de manière continue au cours des dix prochaines années et au-delà. En 2026, les dépenses de défense dépassent 108 milliards d’euros, soit environ 2,4 % du PIB, contre 32 milliards d’euros et 1 % du PIB en 2014.
Dans sa forme la plus récente, cette augmentation bénéficie d’une protection structurelle grâce à une révision constitutionnelle qui soustrait les dépenses de défense supérieures à 1 % du PIB au « frein à l’endettement » allemand, lequel a longtemps limité les dépenses militaires. L’Allemagne entend désormais consacrer 3,5 % de son PIB à la défense en 2035, ce qui représenterait environ 150 milliards d’euros selon les chiffres actuels.
Enfin, les objectifs de montée en puissance des forces suivent les trois échéances précédemment mentionnées. Dans un premier temps, la priorité est accordée à l’augmentation des effectifs d’active. Sur la base du profil capacitaire, cette montée en puissance s’effectue en trois phases.
La première consiste à accroître rapidement l’état de préparation à la défense et la disponibilité du personnel d’ici 2029. La deuxième vise une nette augmentation des capacités dans tous les domaines — terrestre, maritime, aérien, cybernétique et spatial — conformément aux objectifs capacitaires nationaux et à ceux de l’OTAN. Elle doit également renforcer l’aptitude au combat et la capacité à soutenir un effort de guerre prolongé, tout en atteignant les objectifs fixés en matière de personnel d’ici 2035.
Ensemble, ces deux premières phases doivent permettre de disposer d’au moins 460 000 militaires prêts au combat, soit un minimum de 260 000 militaires d’active et 200 000 réservistes. L’objectif final consiste à atteindre le statut de forces technologiquement supérieures à l’horizon 2039. [18]
2. Des premiers résultats encourageants
Au cours des trois dernières années, les réformes de la politique de défense et de sécurité ont été considérables. La continuité de ces changements laisse penser qu’ils sont permanents et durables.
De premiers succès ont été enregistrés. L’Allemagne s’est engagée à investir beaucoup plus massivement dans la production nationale d’équipements de défense. La réforme du système d’acquisition militaire, délibérément conçu pour fonctionner lentement, est en cours. Une législation destinée à accélérer les travaux de construction dans les bases militaires est également prévue.
Une coopération accrue entre les forces armées et les collectivités locales est par ailleurs encouragée afin d’améliorer la résilience civile. Le Plan opérationnel pour l’Allemagne cherche à instaurer une approche de défense mobilisant « l’ensemble de la société », semblable à celle appliquée dans des pays comme l’Estonie. Ces avancées importantes ont été obtenues dans un laps de temps relativement court, ce qui laisse penser que l’Allemagne est en voie de devenir une puissance militaire beaucoup plus forte. [19]
L’Allemagne a en outre participé à une série d’exercices militaires en août et septembre 2025, destinés à préparer la défense du flanc oriental de l’OTAN. Ces exercices ont fait suite à l’activation, au mois de mai, d’une brigade blindée de la Bundeswehr appelée à être stationnée durablement en Lituanie dans le cadre de la présence avancée renforcée de l’OTAN.
Ce déploiement constitue peut-être la première manifestation véritablement visible de la Zeitenwende — terme que l’on peut approximativement traduire par « tournant historique » —, c’est-à-dire du changement de politique de sécurité annoncé par le chancelier allemand Olaf Scholz en 2022.
3. Bien dépenser les fonds disponibles
À l’instar de nombreux autres pays européens, l’Allemagne a accepté d’augmenter massivement ses dépenses de défense. Selon le ministère allemand de la Défense, un budget de 108,2 milliards d’euros est prévu pour 2026, contre 86 milliards d’euros en 2025. La capacité du pays à utiliser efficacement ces fonds reste toutefois incertaine.
Avant les réformes, le système allemand d’acquisition était notoirement lourd et complexe. Le Parlement allemand a ainsi débattu pendant plus d’une décennie, de 2008 à 2022, de l’acquisition de drones Heron armés. [20]
L’Allemagne a également éprouvé des difficultés à acquérir des systèmes sophistiqués conçus sur mesure, lesquels se sont finalement révélés plus coûteux et moins fiables que prévu. Parmi les exemples figurent le véhicule de combat d’infanterie Puma ainsi que la célèbre pénurie de pièces détachées pour les Eurofighter Typhoon : pendant un certain temps, seuls quatre appareils sur une flotte de 128 étaient opérationnels.
Les valeurs traditionnelles de la politique étrangère allemande sont clairement perceptibles dans certains des nouveaux projets de défense du pays. Ceux-ci accordent notamment une grande importance à la coopération avec d’autres États. Cette approche se traduit par des projets européens de défense tels que l’Initiative européenne pour le bouclier du ciel et l’Approche européenne de frappe à longue portée.
Ces deux programmes illustrent le dilemme auquel sont confrontés l’Allemagne et ses alliés européens au sein de l’OTAN en matière d’acquisition. L’Europe a incontestablement besoin de capacités de défense aérienne et de frappe à longue portée. Les gouvernements européens doivent néanmoins trouver un équilibre entre, d’une part, le maintien d’une diversité de systèmes capable de résister aux interruptions d’approvisionnement et, d’autre part, la nécessité de réaliser des économies d’échelle.
Dans toute l’Europe persiste l’idée selon laquelle les investissements dans l’industrie de défense doivent profiter aux économies nationales. Cette logique risque d’entraîner une duplication des efforts au sein de l’OTAN, lorsque différents groupes de gouvernements investissent dans des systèmes d’armes concurrents.
Les projets destinés à concevoir un avion de combat de nouvelle génération — GCAP et SCAF — ainsi que des capacités de frappe à longue portée — ELSA et une version modernisée du Storm Shadow — illustrent cette concurrence interne à l’Europe. Compte tenu de la menace représentée par la Russie et des incertitudes entourant les garanties de sécurité américaines, il serait souvent plus judicieux que les pays européens concentrent leurs efforts sur des projets communs uniques. Cette approche permettrait d’augmenter le nombre d’unités produites et de réduire les coûts.
Elle pourrait également répondre aux demandes répétées de l’industrie de défense, qui affirme avoir besoin de carnets de commandes bien remplis et de contrats à long terme afin de pouvoir développer ses capacités de production. À tout le moins, le gouvernement allemand devrait utiliser sa puissance et son influence pour veiller à ce que les différents projets de défense européens soient suffisamment distincts les uns des autres et évitent ainsi les duplications.
4. La question du calendrier
L’un des plus grands défis auxquels l’Allemagne est confrontée réside dans le manque d’ambition de nombreux calendriers d’acquisition. Les services de renseignement danois estiment que la Russie pourrait être en mesure de tenter une attaque contre l’OTAN dans cinq ans. Mark Rutte a formulé une estimation similaire dans son discours prononcé à Chatham House. Pourtant, l’ELSA ne devrait pas être opérationnelle avant 2035. Il est donc essentiel que Berlin commande également des équipements pouvant être produits plus rapidement, idéalement sans introduire de complications supplémentaires dans les chaînes d’approvisionnement. [21]
L’acquisition d’équipements disponibles sur étagère pourrait constituer une partie de la solution. Se fournir auprès de pays partenaires n’appartenant pas à l’OTAN peut permettre d’obtenir plus rapidement les équipements nécessaires. Une telle approche peut toutefois soulever des difficultés en matière d’interopérabilité au sein de l’Alliance.
Même lorsque les entreprises de défense fabriquent leurs produits conformément aux normes de l’OTAN, il peut être difficile de connecter ou de faire fonctionner ensemble des équipements provenant de fabricants différents, bien qu’ils soient censés remplir la même fonction. Les militaires peuvent avoir été formés sur un système particulier sans connaître les autres. La multiplication des systèmes complique également l’acheminement des pièces détachées jusqu’aux unités déployées sur le front.
Le défi de l’acquisition est extrêmement complexe. Les conséquences de mauvaises décisions pèseraient pendant plusieurs décennies sur les forces armées allemandes et, par extension, sur l’OTAN. Le gouvernement allemand doit donc trouver un équilibre entre les systèmes et les équipements dont le renforcement est urgent — notamment les défenses aériennes et les stocks de munitions — et les projets à plus long terme, tels que les capacités de frappe à longue portée, qui ne peuvent être produites rapidement.
VII. Conclusion et implications pour l’architecture de sécurité européenne
Cette étude a analysé les facteurs qui ont conduit l’Allemagne à s’engager sur la voie du réarmement au cours des années 2020. Elle a soutenu que le facteur le plus immédiat avait été l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 et que le deuxième facteur résidait dans les incertitudes stratégiques entourant les États-Unis.
Un troisième facteur concernait la recherche plus générale d’une autonomie stratégique européenne. La France, les institutions de l’Union européenne ainsi que plusieurs pays d’Europe centrale et septentrionale plaident depuis longtemps pour que l’Europe se dote de capacités de défense indépendantes lui permettant de répondre aux crises sans dépendre entièrement du leadership américain. Le renforcement de la puissance militaire allemande a été reconnu comme indispensable à la concrétisation de cette ambition.
En ce qui concerne les conséquences pour l’architecture de sécurité européenne, l’aspect le plus important du réarmement allemand réside dans le fait que la modernisation militaire du pays transforme le paysage sécuritaire européen de plusieurs manières fondamentales.
Premièrement, elle renforce la posture de dissuasion avancée de l’OTAN, particulièrement sur son flanc oriental. La décision allemande de stationner de manière permanente une brigade blindée en Lituanie constitue une mesure sans précédent, démontrant la volonté de Berlin d’assumer davantage de responsabilités opérationnelles dans la région la plus exposée de l’Alliance. Chatham House considère ce déploiement comme l’une des premières manifestations opérationnelles et concrètes de la Zeitenwende. Il signale une rupture avec l’attitude historiquement prudente de l’Allemagne.
Deuxièmement, la transformation allemande redéfinit les fondements industriels de la défense européenne. Des investissements durables dans les munitions, les véhicules et les technologies avancées renforcent la capacité de l’Europe à soutenir un conflit prolongé. Ils réduisent également les vulnérabilités engendrées par la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et par plusieurs décennies de production insuffisante. Cette renaissance industrielle place l’Allemagne au cœur de l’écosystème européen de l’industrie de défense.
Troisièmement, l’évolution du rôle de l’Allemagne soulève de nouvelles interrogations concernant le leadership et la coordination en Europe. À mesure qu’elle assume de plus grandes responsabilités, l’Allemagne doit gérer avec précaution ses relations avec la France et le Royaume-Uni. Elle doit veiller à ce que ses efforts de modernisation complètent les stratégies européennes de défense au lieu de leur faire concurrence.
L’efficacité future de la défense européenne dépendra donc de la capacité de l’Allemagne à exercer un leadership tout en préservant la cohésion entre ses partenaires. [22]
Implications pour les alliés
Depuis sa création, la Bundeswehr a été conçue et a agi comme une force intégrée aux alliances de l’Allemagne. Ses missions, ses opérations, sa préparation et ses plans ont toujours été élaborés dans un cadre allié.
Il est donc intéressant de constater que la nouvelle stratégie se présente comme un acte d’émancipation stratégique nationale. Sur le fond, elle reste cependant largement issue du processus de planification de la défense de l’OTAN, et notamment des objectifs capacitaires élargis adoptés lors du sommet de l’OTAN tenu à La Haye en 2025. Ces objectifs consacrent l’engagement de consacrer 3,5 % du PIB aux capacités essentielles de défense et 1,5 % supplémentaire aux mesures liées à la défense.
L’Allemagne formule ainsi ses propres objectifs capacitaires nationaux, mais ceux-ci sont principalement destinés à alimenter l’OTAN, qui demeure son alliance militaire et le fondement de sa défense collective. Cette approche repose sur une nouvelle compréhension : la puissance nationale constitue la base de la défense européenne et alliée au sein de l’OTAN, tandis que la coopération ne peut, à elle seule, remplacer des capacités dont un pays ne dispose tout simplement pas.
Cela représente effectivement une reconnaissance des lacunes capacitaires qui persistent sur le continent européen.
Le document mentionne également explicitement la priorité stratégique accordée par les États-Unis à l’Indo-Pacifique. Il en conclut que l’Allemagne doit assumer le rôle du pays européen capable de prendre en charge davantage de responsabilités ainsi qu’une part majeure des capacités et des moyens nécessaires, afin de « soulager les États-Unis de ce fardeau ».
Certaines formulations présentant cet objectif comme signifiant « moins d’Amérique, plus d’Europe » ne reflètent toutefois pas l’intention principale de la stratégie. Celle-ci continue de considérer les États-Unis comme un élément essentiel de l’Alliance. Elle constitue donc davantage une réponse à la réorientation américaine vers l’Indo-Pacifique qu’une tentative de prise de distance à l’égard de Washington.
La stratégie vise ainsi à renforcer la composante allemande du pilier européen de l’OTAN. Il est néanmoins intéressant de constater que le document public reconnaît clairement la priorité américaine accordée à l’Indo-Pacifique, tandis que l’Allemagne elle-même continue de considérer la Russie comme la menace stratégique la plus importante pour sa propre sécurité. [23]
