New Delhi, India- June 20 2026: Standing on the stage, Abhijeet Dipke, Founder of the Cockroach Janta Party (CJP), delivers a speech to supporters during a public demonstration. Participants raise their hands and chant slogans demanding examination transparency, education reforms, government accountability, and increased job opportunities for young people.Source: Shutterstock

Le mouvement des « cafards » en Inde a fait tomber un ministre. Mettre en œuvre de véritables réformes sera bien plus difficile

Au cours des dernières semaines, de nombreux jeunes se sont mobilisés pour protester contre les dysfonctionnements du système éducatif indien, sur fond de pénurie d’opportunités professionnelles.

Les manifestations ont initialement été déclenchées par l’annulation d’un concours d’entrée en faculté de médecine après la fuite des sujets, ce qui a conduit certains jeunes désespérés à mettre fin à leurs jours. Le mouvement s’est réapproprié l’image d’un cafard comme symbole, à la suite d’une remarque du président de la Cour suprême de l’Inde, qui aurait comparé les jeunes sans emploi à des « cafards ». L’humour et la satire ont joué un rôle central dans cette récente mobilisation.

Samedi, le mouvement des « cafards » a remporté sa plus grande victoire depuis le début des manifestations avec la démission du ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan.

Mais cette mesure ne permettra de résoudre qu’une partie du problème. Ces difficultés ne sont pas apparues du jour au lendemain et ne peuvent pas non plus être facilement corrigées.

Des décennies de frustration

Les irrégularités et les insuffisances du système éducatif, ainsi que le chômage massif, constituent des problèmes majeurs dans le nord de l’Inde depuis au moins le début des années 1970. L’une des principales raisons tient au fait que la croissance économique enregistrée à la fin du XXe siècle ne s’est pas accompagnée d’investissements suffisamment larges dans l’éducation. Elle n’a pas non plus permis de créer suffisamment d’emplois dans le secteur privé, laissant de nombreux jeunes dépendants des emplois publics.

Comme je l’ai montré, par exemple, dans mon livre Timepass: Youth, Class and the Politics of Waiting in India, à la fin des années 1990, des milliers de diplômés se disputaient un seul emploi public dans la ville de Meerut, dans le nord du pays.

En réaction, de nombreux jeunes se sont engagés dans ce qu’ils appelaient le « timepass » — passer le temps à traîner aux coins des rues tout en continuant à étudier pour obtenir des diplômes. Un groupe d’étudiants a même créé un club appelé « Generation Nowhere » (« génération nulle part »).

Beaucoup des jeunes que j’ai interrogés éprouvaient une profonde amertume face à leur situation. Nombre d’entre eux n’avaient pas les moyens de fréquenter les meilleures écoles. Le système éducatif était également confronté à de nombreux problèmes, allant des fréquentes fuites de sujets d’examen à la pénurie d’enseignants.

Lorsque je menais, en 2004, des recherches de terrain sur la jeunesse et le changement social dans l’État de l’Uttar Pradesh, j’ai rencontré des étudiants qui menaient, sur le mode satirique, une campagne en faveur de leur « droit démocratique à tricher » aux examens. Comme les jeunes au cœur du mouvement des cafards, ces étudiants se plaignaient eux aussi de la fuite des sujets avant les examens et de la tricherie devenue inhérente au système éducatif.

Ils estimaient également que les étudiants talentueux se voyaient privés d’un emploi après l’obtention de leur diplôme en raison de l’ampleur du chômage en Inde. « Pourquoi ne devrions-nous pas tricher, puisque le système nous trompe ? », plaisanta l’un des étudiants.

Les étudiants affirmaient également que le système de candidature aux emplois publics était injuste. L’un d’eux m’a dit : « Partout, il faut la source [les relations sociales] et la force [le pouvoir de l’argent]. »

Les défis spécifiques d’aujourd’hui

Les jeunes d’aujourd’hui éprouvent des sentiments similaires de colère et d’enlisement. Mais leur quotidien a changé.

Comme l’ont récemment souligné Avishek Jha et Nilanjana Sen, deux chercheurs de l’Université de Melbourne, les jeunes Indiens consacrent souvent des efforts considérables à la préparation des concours de la fonction publique, plutôt que de se livrer au « timepass ». Cela traduit une prise de conscience croissante de la menace réelle que représente le chômage des jeunes en Inde, ainsi qu’une détermination à trouver les moyens de maximiser leurs chances de réussite.

Un nombre considérable de « centres de soutien scolaire », d’établissements de préparation intensive aux concours, de centres de coaching et d’espaces d’étude ont vu le jour pour répondre aux besoins de cette génération plus déterminée. Pourtant, les chances extrêmement limitées auxquelles sont confrontés les jeunes qui se disputent un nombre restreint d’emplois publics restent inchangées. Les manifestants du mouvement des cafards sont frustrés par tous les efforts et toutes les ressources qu’ils sont contraints de consacrer à la préparation d’examens qui, au bout du compte, ne leur permettent pas d’améliorer leurs conditions de vie.

Cela met en lumière les problèmes plus profonds et systémiques qui se trouvent au cœur du problème massif du chômage des jeunes en Inde.

Quatre grandes questions à résoudre

Maintenant que leurs principales revendications ont été satisfaites par le gouvernement, les membres du mouvement des cafards devraient probablement réorienter leur attention vers ces questions plus larges d’équité dans l’éducation et l’emploi.

Premièrement, s’attaquer aux problèmes structurels du système éducatif constitue une priorité évidente. Cela pourrait nécessiter une décentralisation de la gestion des examens. Mais comme l’a souligné la professeure Manisha Priyam dans ses recherches menées au Bihar, le problème dépasse largement la seule fuite des sujets d’examen. Le gouvernement doit également mieux réglementer les centres de soutien scolaire et de préparation aux concours afin de garantir la transparence de leurs pratiques commerciales et de leurs activités.

Deuxièmement, de nombreux commentateurs indiens mettent de nouveau l’accent sur la question de la création d’emplois. Le gouvernement devrait également étudier les moyens d’améliorer l’apprentissage intégré au monde du travail afin de fournir aux étudiants une meilleure formation dans les secteurs clés.

Une autre priorité consiste à réformer les programmes scolaires et universitaires afin que les jeunes puissent acquérir les compétences nécessaires pour rivaliser sur le marché de l’emploi, tant dans le secteur privé que dans la fonction publique, tout en leur permettant également de créer leurs propres opportunités grâce aux start-up.

Cette question est liée à un troisième enjeu : accroître les investissements dans l’enseignement scolaire et supérieur. Il y a soixante ans, une commission mise en place par le gouvernement pour examiner l’état de l’éducation en Inde avait recommandé de porter les dépenses publiques d’éducation à 6 % du produit intérieur brut (PIB). Cela ne s’est pas produit : les dépenses représentent actuellement seulement 4,1 %.

Plusieurs experts ont souligné que les investissements dans l’éducation doivent également être réalisés de manière intelligente. Ils devraient cibler la révision des programmes, l’amélioration des performances des établissements et du personnel, ainsi que l’accélération de la transformation technologique et infrastructurelle du système éducatif.

Un dernier thème qui émerge du mouvement des cafards est la nécessité, pour les autorités indiennes à tous les niveaux, de respecter et de valoriser davantage les jeunes. Cela commence par une meilleure compréhension des capacités, des talents et des compétences de la génération Z.

Où chercher l’inspiration

Point crucial, le mouvement des cafards attire l’attention sur les réalités de l’enseignement public et ordinaire — en commençant par les écoles primaires — plutôt que de se concentrer uniquement sur ce qui se passe dans les établissements d’élite.

Certaines initiatives importantes sont déjà en cours dans le prolongement de la Politique nationale d’éducation de l’Inde. Mais pour adopter une approche globale de la réforme de l’éducation et de la création d’emplois, les responsables politiques indiens devraient également examiner les évolutions observées dans d’autres grands pays en développement, comme le Brésil.

Les décideurs devraient également s’intéresser à l’histoire des partenariats réussis entre les communautés et les pouvoirs publics en Inde.

Par-dessus tout, les réformes qui impliquent les jeunes doivent désormais constituer une priorité. Les membres du mouvement des cafards ont démontré leur volonté de devenir de véritables partenaires de la réforme de l’éducation. Ils méritent d’avoir une place à la table des décisions.

First published in: The Conversation Original Source
Craig Jeffrey

Craig Jeffrey

Vice-chancelier adjoint (affaires internationales) et vice-président principal, Université Monash

Laisser un commentaire