Les crises au Moyen-Orient ont longtemps servi d’audit externe pour le modèle économique de l’ASEAN. De l’embargo de 1973 à l’instabilité actuelle autour du détroit d’Hormuz, chaque épisode révèle la même vulnérabilité : l’Asie du Sud-Est reste exposée aux chocs géopolitiques lointains.
La récente crise au Moyen-Orient ne doit pas être perçue en Asie du Sud-Est comme une guerre lointaine aux conséquences indirectes, mais comme un choc politico-économique récurrent révélant une condition régionale ancienne : l’ASEAN a depuis longtemps poursuivi la croissance industrielle, la modernisation urbaine et l’expansion des exportations dans un ordre énergétique qu’elle ne contrôle pas entièrement. La préoccupation politique immédiate est claire. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) note qu’en 2025, environ 20 millions de barils par jour de pétrole brut et de produits pétroliers ont transité par le détroit d’Hormuz, dont environ quatre cinquièmes destinés à l’Asie. L’Administration américaine de l’information sur l’énergie (EIA) identifie également ce détroit comme l’un des points de congestion énergétique les plus critiques au monde. Le point plus profond est que l’inquiétude actuelle autour d’Hormuz s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue : les succès en matière de développement de la région ont reposé à plusieurs reprises sur le carburant importé, les voies maritimes ouvertes et des arrangements géopolitiques façonnés ailleurs.
Cette perspective historique est essentielle, car elle modifie la compréhension de la crise. La vulnérabilité de l’ASEAN ne se limite pas à la hausse des prix du pétrole en réponse à un conflit. Elle est le résultat d’un modèle de développement formé à l’époque coloniale tardive et postcoloniale, lorsque les États d’Asie du Sud-Est ont été intégrés de manière inégalée aux réseaux mondiaux de matières premières et de transport maritime. Certains territoires sont devenus exportateurs de matières premières, d’autres des économies de transit, et d’autres encore, comme les Philippines et la Thaïlande, se sont industrialisés sous une pression chronique sur la balance des paiements. L’insécurité énergétique est ainsi devenue partie intégrante de l’économie politique de la région. Le premier choc pétrolier de 1973 n’a pas créé cette dépendance, mais l’a révélée avec une clarté exceptionnelle. Il a également mis en évidence les disparités au sein même de l’Asie du Sud-Est : l’histoire de l’OPEP indonésienne montre qu’un État de l’ASEAN pouvait temporairement bénéficier des prix élevés en tant que producteur de pétrole, tandis que ses voisins subissaient l’inflation importée, les contraintes budgétaires et les déséquilibres externes.
Des économies énergétiques inégales au sein de l’ASEAN
Cette divergence est au cœur de l’histoire de la région. L’ASEAN n’a jamais eu d’économie énergétique unique. Singapour a transformé sa vulnérabilité en avantage en devenant un hub de raffinage, de bunkerage et de commerce. La Malaisie et le Brunei ont pu soutenir leurs marchés domestiques grâce aux revenus des hydrocarbures. L’Indonésie a oscillé entre pouvoir de producteur et dépendance aux importations. Les Philippines, avec leurs coûts de transport insulaires et leur dépendance structurelle aux carburants importés, ont subi à plusieurs reprises des chocs pétroliers aux conséquences sociales et politiques. L’expérience de la Thaïlande diffère dans les détails mais est similaire sur le plan macroéconomique : les pics des prix de l’énergie se répercutent rapidement sur les coûts de production, la logistique, les prix alimentaires et le bien-être des ménages. Le ASEAN Energy Statistics Leaflet 2025 illustre cette hétérogénéité actuelle, montrant une région profondément interconnectée mais marquée par des différences frappantes en matière de ressources énergétiques, de structures de consommation et de capacités de transition.
Les crises au Moyen-Orient ont donc longtemps servi d’audit externe pour le modèle économique de l’ASEAN. De l’embargo de 1973 à l’instabilité actuelle autour d’Hormuz, chaque épisode révèle la même vulnérabilité : l’Asie du Sud-Est reste exposée aux chocs géopolitiques lointains. La crise doit être comprise comme une question de politique économique, et non comme un événement diplomatique ponctuel. Le pétrole soutient non seulement le transport, mais aussi l’alimentation, l’électricité, l’industrie et la vie urbaine, de sorte que les chocs de prix se répercutent sur les subventions, les taux de change, la politique fiscale, les salaires et la légitimité politique. Dès 2008, la Banque asiatique de développement avait mis en garde contre des attentes inflationnistes déstabilisées, une préoccupation confirmée récemment par l’AMRO, qui lie l’inflation en ASEAN+3 à la volatilité de l’énergie et des matières premières.
Le contexte actuel est historiquement familier, mais il se déroule dans un environnement régional transformé. L’ASEAN est aujourd’hui plus riche, plus urbanisée et plus intensive en infrastructures qu’aux années 1970 — un succès qui accroît sa vulnérabilité. La fabrication à l’export, l’aviation ainsi que les systèmes numériques et urbains dépendent d’une énergie stable et abordable, tandis que les chocs sur les prix du carburant se transmettent toujours rapidement à l’économie. La tentation est de considérer cela comme une simple perturbation temporaire de l’offre. Pourtant, l’histoire économique montre que les chocs deviennent réellement transformateurs lorsqu’ils entraînent des changements institutionnels. La question est de savoir si l’ASEAN s’engagera dans cette voie.
Pourquoi l’Europe a réagi différemment
La comparaison avec l’Europe est instructive, non pas parce que l’ASEAN devrait copier intégralement l’Union européenne, mais parce qu’elle montre ce que peut produire un apprentissage durable face à une crise. En réponse au choc énergétique Russie–Ukraine, l’Europe a avancé dans la diversification et la gestion de la demande, accéléré les investissements dans les énergies propres et expérimenté des mécanismes d’achats communs. Bien qu’elle reste vulnérable, elle a construit des instruments pour une réponse collective. L’ASEAN, en revanche, reste institutionnellement prudente. Sa force réside dans la flexibilité diplomatique plutôt que dans l’autorité supranationale — un modèle qui préserve la souveraineté et la confiance mais limite la coordination lors de stress systémique.
Pourtant, l’ASEAN n’est pas dépourvue de fondations institutionnelles. L’ASEAN Petroleum Security Agreement, renouvelé en octobre 2025, a été conçu pour faire face aux urgences pétrolières, tandis que l’ASEAN Power Grid est positionné comme un outil de résilience et de connectivité. Ces initiatives sont importantes non pas parce qu’elles résolvent immédiatement les crises, mais parce qu’elles offrent une plateforme pour une coordination plus profonde. L’histoire économique montre que les institutions régionales se forgent dans la crise, comme en Europe ou en Asie de l’Est après la crise financière de 1997–1998 avec l’Initiative Chiang Mai. La vulnérabilité énergétique actuelle de l’ASEAN pourrait nécessiter un passage similaire d’une coopération déclarative à un partage opérationnel des responsabilités.
Implications pratiques
Que signifierait cela concrètement ? Premièrement, l’ASEAN doit considérer la sécurité pétrolière comme un bien public régional, soutenu par des mécanismes crédibles de partage d’urgence avec des règles claires et des simulations régulières pour réduire le stockage unilatéral. Deuxièmement, elle devrait prioriser les interconnexions électriques transfrontalières et l’investissement dans les énergies renouvelables comme impératifs stratégiques, non comme simple rhétorique climatique, afin de réduire l’exposition aux chocs énergétiques récurrents. Troisièmement, la politique énergétique doit être intégrée à la politique industrielle : réserves stratégiques, résilience des raffineries, assurance maritime, redondance des ports et financement des réseaux sont des infrastructures de souveraineté à l’ère de la volatilité externe.
Le défi plus profond est de nature distributive. Les chocs énergétiques affectent l’ASEAN de manière inégale selon les États, les secteurs et les classes sociales, compliquant l’action collective. Cependant, cette diversité rend la coordination plus nécessaire, et non moins nécessaire. L’histoire de l’Asie du Sud-Est montre que les marchés s’intègrent plus rapidement que les institutions, laissant les États exposés lorsque les crises dépassent la capacité politique.
La crise au Moyen-Orient ne doit donc pas être vue comme un choc pétrolier temporaire, mais comme un rappel structurel que le développement de l’ASEAN s’est déroulé au sein d’un système énergétique mondial largement hors de son contrôle. La géographie ne peut pas changer, mais la politique peut. Une réponse historiquement fondée, qui reconnaît la vulnérabilité comme structurellement produite et utilise la crise pour renforcer les institutions, pourrait permettre à l’ASEAN de transformer cette perturbation en fondement d’un ordre énergétique régional plus résilient.
