Introduction
Malgré la confusion qui règne dans de nombreux écrits entre “géopolitique” et “géostratégie”, en particulier dans les écrits arabes, et malgré leur chevauchement avec la géographie politique[2], notre analyse se concentrera sur la dimension géostratégique de la région arabe sous un angle spécifique : les projets internationaux au Moyen-Orient. Notre recherche se limitera aux projets asiatiques susceptibles de susciter une compétition évoluant vers des tensions, des différends et des conflits. Suite au début du déclin de l’influence occidentale et de ses projets “relativement” contemporains, tels que le Nouveau Moyen-Orient, le Grand Moyen-Orient et l’OTAN arabe, deux projets asiatiques majeurs ont émergé : l’initiative chinoise “la Ceinture et la Route” (BRI) lancée en 2013, et le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEEC) annoncé en 2023.
Première : Le projet chinois
Carte de l’initiative chinoise la Ceinture et la Route

Tout au long de la période 1949-1967, les relations entre les Arabes et les Chinois ont été largement influencées par une perspective idéologique, à l’exception de la période 1949-1955, où l’image du conflit arabe-sioniste n’était pas claire pour les dirigeants chinois. Cependant, cette relation a connu une transition notable dans les années 1976-1978, suivie d’une évolution vers une perspective graduelle, calme et pragmatique. Cette évolution a finalement abouti à la reconnaissance par l’Arabie saoudite de la Chine en 1990, et à la reconnaissance par la Chine d’Israël en 1992, ouvrant ainsi la voie à un approfondissement des liens entre la Chine et le Moyen-Orient. Cette tendance s’est concrétisée avec l’annonce de l’initiative de coopération régionale en 2013[3].
Une étude universitaire examine les motifs et les obstacles des relations entre la Chine et le Moyen-Orient, en mettant particulièrement l’accent sur les relations avec les pays arabes[4]. Voici les conclusions principales :
Motivations chinoises ou facteurs favorisant les relations sino-arabes :
a. L’adoption prédominante du pragmatisme dans le discours et le comportement politique chinois depuis 1978.
b. Le renforcement du pragmatisme chinois depuis 1990, consécutif à l’effondrement de l’Union soviétique.
c. Le besoin croissant de la Chine en pétrole arabe, en particulier dans les pays arabes conservateurs, face à ses taux de croissance économique record.
d. L’absence de préoccupations liées à la démocratie, aux droits de l’homme, ou à des préférences religieuses ou ethniques spécifiques dans la politique étrangère chinoise.
e. La Chine ne conditionne pas son aide ou ses relations globales avec le monde arabe à des exigences politiques, stratégiques, à une présence militaire, ou à des orientations particulières dans les organisations internationales.
f. Une tendance croissante parmi les élites politiques arabes, en particulier les nouvelles, à se détacher des conditions imposées par l’Occident dans leurs relations.
g. L’attrait du modèle de développement économique et technologique chinois, devenant un facteur significatif dans la perception arabe des relations avec la Chine.
h. La rationalité des décisions chinoises concernant les relations avec les pays arabes est renforcée par plusieurs facteurs : l’augmentation du nombre de spécialistes chinois des affaires arabes, le développement de l’enseignement de la langue arabe dans les universités chinoises, la prolifération des instituts Confucius pour l’enseignement du chinois et l’augmentation du nombre d’étudiants arabes dans les universités chinoises.
i. L’élargissement de la base de la normalisation israélo-arabe a atténué les réserves de la Chine concernant le renforcement de ses relations avec Israël depuis 1992.
j. La taille du marché arabe, d’une part, et le pouvoir d’achat élevé d’une proportion importante des consommateurs de ce marché, d’autre part, exercent une force d’attraction considérable, incitant les produits chinois à se tourner vers la région.
1. Les obstacles au développement des relations Arabaux-chinoises comprennent les aspects suivants :
a. Le pragmatisme économique chinois, voire le mercantilisme, pourrait à long terme limiter l’influence politique, idéologique et militaire du Parti communiste chinois et de certaines élites politiques. En Chine, un mouvement dirigé par l’éminent penseur Wang Jisi plaide pour un renforcement de la présence diplomatique et économique chinoise dans la région arabe afin de combler le vide laissé par le retrait des États-Unis. D’autre part, Qu Xing, directeur de l’Institut chinois d’études internationales, estime qu’il est nécessaire de maintenir l’implication des États-Unis dans les affaires du Moyen-Orient pour éviter une restriction des intérêts chinois dans le bassin du Pacifique[5]. Cette perspective pourrait expliquer la tendance des experts chinois à anticiper, au cours des dix prochaines années, un changement de stratégie de la BRI, qui serait complétée par des aspects de sécurité et de politique[6].
b. Un pourcentage significatif des projets chinois et des engagements d’aide au développement n’ont pas été réalisés ou ont été achevés de manière non conforme aux plans initiaux, ce qui entame la crédibilité des projets chinois à venir. Selon les rapports officiels chinois, le niveau des investissements directs étrangers a diminué et certains projets ont été interrompus. De plus, la Chine a mis l’accent sur des secteurs moins prioritaires pour les pays participant à la BRI, tandis que le fardeau de la dette chinoise pèse sur les pays de la Ceinture et de la Route, avec des taux d’intérêt allant de 4,5 à 6 %[7].
c. La corruption et l’instabilité qui persistent dans la région risquent de perturber considérablement les projets de développement chinois dans les pays arabes. Avec un taux élevé d’instabilité politique dans la région arabe par rapport à d’autres régions, les projets chinois sont vulnérables aux changements radicaux à venir, incitant la diplomatie chinoise à s’engager dans l’amélioration de la stabilité politique. Avec 23 % des projets BRI en 2022 concentrés au Moyen-Orient, soit une augmentation d’environ 6,5 % par rapport à 2021, il est compréhensible que la Chine cherche à élargir son rôle de médiateur politique pour garantir un environnement favorable à son initiative. Cela explique les efforts de médiation entre l’Arabie saoudite (KSA) et l’Iran, ainsi que les possibilités d’accroître le rôle diplomatique de la Chine dans la résolution de la question palestinienne.
d. La détermination des États-Unis à entraver les projets chinois dans la région est alimentée par la concurrence entre les deux puissances dans divers domaines et régions. Cette détermination est particulièrement renforcée par la forte dépendance de certains pays du golfe vis-à-vis des armements et de la protection des États-Unis contre les troubles régionaux, en plus de l’influence significative des États-Unis au sein des organes de décision de nombreux pays arabes.
e. La présence d’une vaste base de partis religieux et de mouvements intellectuels dans la région constitue un obstacle potentiel à l’initiative chinoise, surtout si ces acteurs exploitent les politiques de la Chine à l’égard de la minorité ouïghour dans les provinces occidentales du pays, où résident environ 12 millions de musulmans.
Deuxièmement : Le corridor économique indien[8]
Carte du corridor économique : Inde – Moyen-Orient – Europe

Les liens entre le monde arabe et l’Inde ont des racines profondes, remontant à la période sumérienne, il y a approximativement 3 000 ans, lorsque la Perse servait de corridor pour les échanges entre les Arabes, l’Inde et la Chine. L’arrivée de l’islam a renforcé et diversifié ces relations, avec des échanges approfondis pendant la période coloniale, marquée notamment par l’émergence de la Compagnie des Indes orientales. Plus tard, la partition du sous-continent indien entre le Pakistan et l’Inde a marqué une nouvelle phase, caractérisée par des dynamiques de coopération et de compétition entre les deux régions, qui perdurent jusqu’à nos jours [9].
Trois facteurs ont sous-tendu les relations entre le monde arabe et l’Inde à l’époque contemporaine :
1. Le rôle du Congrès national indien (CNI) et sa politique de non-alignement ont rapproché l’Inde des positions arabes, en particulier sous le premier Premier ministre indien après l’indépendance, Jawaharlal Nehru, qui a adopté une politique favorable à la Palestine. Cette approche a été renforcée sous le mandat du Premier ministre Indira Gandhi (1966-1977 et 1980-1984). L’Inde a été le premier pays non arabe et non musulman à reconnaître le droit à l’autodétermination du peuple palestinien et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), en leur accordant une représentation diplomatique complète. Bien que l’Inde ait reconnu Israël dès 1950, l’établissement de relations diplomatiques complètes entre les deux pays n’a eu lieu qu’en 1992, la même année où la Chine et Israël ont normalisé leurs relations diplomatiques[10].
2. L’Inde voit ses besoins en pétrole arabe augmenter en parallèle avec son développement économique croissant. Cette croissance constante, tant sur le plan économique que technologique, a engendré une dépendance accrue à l’égard du pétrole en provenance du monde arabe, qui constitue la source d’énergie la plus accessible géographiquement pour le sous-continent indien. Jusqu’en 2023, environ 60 % des besoins pétroliers de l’Inde seront couverts par les pays arabes, témoignant de l’importance croissante des échanges arabe-indiens, dont le volume commercial atteindra les 240 milliards de dollars. Cette dynamique commerciale est principalement centrée sur les pays du golfe, notamment avec des partenariats notables comme ceux avec les Émirats arabes unis (84 milliards de dollars) et l’Afrique du Sud (53 milliards de dollars).[11]
3. Les relations commerciales et démographiques entre l’Inde, Israël et les pays arabes, en particulier dans la région du golfe, connaissent un développement significatif. Jusqu’en 2022, Israël s’est établi comme le deuxième fournisseur d’armes de l’Inde, juste derrière la Russie. Cette coopération militaire trouve ses racines dans des périodes de conflit entre l’Inde et ses voisins, notamment la Chine en 1962 et 1999, ainsi que le Pakistan en 1965. La part des achats d’armes indiennes en provenance d’Israël est passée de 4,7 % (2010-2015) à 13 % (2015-2020), illustrant une tendance à la hausse notable. L’arrivée au pouvoir du parti hindou Bharatiya Janata Party (BJP) en 2014 a marqué un tournant majeur, faisant de l’Inde le premier client des exportations militaires israéliennes, avec 42,1 % des ventes, suivi de près par l’Azerbaïdjan (13,95 %) et le Vietnam (8,5 %), tous situés en Asie.[12]
En ce qui concerne le monde arabe, le volume des échanges entre l’Inde et les pays arabes s’élève à 240 milliards de dollars, comme mentionné précédemment. De plus, la présence démographique indienne dans la région est notable. Selon les données du gouvernement indien, il y a environ 8,751 millions d’Indiens dans le golfe Persique, dont plus de 3 millions aux Émirats arabes unis et environ 2,5 millions en Arabie saoudite. Cette forte présence indienne fait des Indiens le deuxième groupe de population le plus important dans les pays du golfe Persique, après les Saoudiens.
Ces éléments ont suscité l’idée d’un corridor économique reliant l’Inde à l’Europe via le Moyen-Orient. Basé sur un protocole d’accord entre l’État du Qatar, l’Union européenne (UE), l’Inde, les Émirats arabes unis, la France, la République fédérale d’Allemagne, l’Italie et les États-Unis, les participants au sommet du G20 en septembre 2023 se sont engagés à établir l’IMEEC. Cette initiative vise à stimuler le développement économique en renforçant la connectivité et l’intégration économique entre l’Asie, le golfe Arabo-Persique et l’Europe.
Le corridor se divise en deux branches distinctes : le corridor oriental, reliant l’Inde au golfe Persique et le corridor septentrional, reliant le golfe Persique à l’Europe. Il comprendra une ligne ferroviaire qui, une fois achevée, constituera un réseau de transit efficace reliant les ports existants à un système ferroviaire complémentaire aux voies maritimes et terrestres existantes. Cela facilitera le transit depuis et vers l’Inde, les Émirats arabes unis, l’Autorité koweïtienne de sécurité, la Jordanie, Israël et l’Europe. Les participants prévoient également d’étendre les câbles électriques et les réseaux de communication numérique le long des voies ferrées, en plus de la pose de tuyaux pour exporter de l’hydrogène propre. Ce corridor sécurisera les chaînes d’approvisionnement régionales le long de l’itinéraire ferroviaire afin de faciliter les échanges commerciaux tout en tenant compte des répercussions environnementales, sociales et gouvernementales. L’objectif stratégique est d’accroître l’efficacité, de réduire les coûts, de renforcer l’unité économique, de créer des opportunités d’emploi et de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce projet vise ainsi à favoriser une intégration transformatrice entre l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient.
Pour soutenir cette initiative, les participants se sont engagés à travailler de manière collective et diligente pour organiser et mettre en œuvre tous ces nouveaux éléments de transit. Le projet reliera plusieurs ports le long du trajet, notamment Haïfa en Israël, Le Pirée en Grèce, ainsi que trois ports sur la côte occidentale de l’Inde : Mundra, Kandla et Jawaharlal Nehru. Cinq ports du Moyen-Orient seront connectés aux ports indiens, surtout Fujairah, Jabal Ali et Abu Dhabi aux Émirats arabes unis, ainsi que les ports de Dammam et Ras al-Khair en Arabie saoudite.
Troisièmement : Compétition entre l’Inde et la Chine
La plupart des entités politiques du Levant arabe ont émergé au cours du 20ᵉ siècle à la suite d’accords, de divisions et de manœuvres entre les puissances européennes, allant de la révolte arabe à la chute de l’Empire ottoman, en passant par les accords Sykes-Picot, la déclaration Balfour, jusqu’à la création de l’État d’Israël, entre autres. Ainsi, il est impossible de dissocier la carte géographique ou les réalités politiques de cette région de cette compétition européenne, qu’elle soit anglaise, française, italienne ou allemande.
À l’heure actuelle, deux puissances asiatiques voisines, l’Inde et la Chine, émergent comme des acteurs majeurs et rivalisent sur les plans économique et technologique, étendant leur rivalité à la région arabe. Il est frappant de constater que leurs relations sont dominées par une concurrence intense, malgré le fait que la Chine soit le deuxième partenaire commercial de l’Inde. L’hostilité et la rivalité demeurent les principales caractéristiques de leurs interactions, comme en témoignent les indicateurs suivants[14].
a. L’héritage de l’hostilité historique entre les deux pays s’est manifesté à travers des affrontements militaires sur une période de plus de six décennies, et ces tensions se sont répétées, bien que de manière moins intense, en 1962, 1967, 1987, 2018, 2020 et finalement en décembre 2022. Ce conflit est principalement centré sur les zones frontalières, qui s’étendent sur environ 3 000 km, notamment dans l’Himalaya, et sur la démarcation des frontières entre les deux nations. La Chine nie l’existence de frontières définies et insiste pour les établir, tandis que l’Inde considère que les frontières traditionnelles constituent les limites actuelles. Une autre source de compétition entre les deux pays réside dans la mer de Chine méridionale, en particulier en ce qui concerne l’exploration pétrolière dans cette région. De plus, ils ont tissé des alliances à l’encontre l’un de l’autre, comme en témoigne le rapprochement entre la Chine et le Pakistan, l’ennemi traditionnel de l’Inde. De même, les relations irano-chinoises se sont renforcées au détriment d’un certain déclin des relations entre l’Inde et l’Iran. Par ailleurs, la croissance des relations entre l’Inde et les États-Unis s’inscrit dans le contexte de la détérioration des liens entre les États-Unis et la Chine, et de l’appui de l’Inde aux politiques de restriction de certains secteurs économiques chinois.
b. Bien que l’Inde ait réussi à améliorer relativement ses relations avec des pays clés de la région tels que le Pakistan, le Bangladesh et le Sri Lanka, la présence croissante de la Chine dans les ports stratégiques de ces pays constitue un défi significatif.
c. L’implication de l’Inde dans le “Dialogue Quadrilatéral sur la Sécurité”, établi en mai 2022, regroupant les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie, est perçue par la Chine comme une forme d'”OTAN asiatique”. Ce dialogue vise à approfondir la coopération militaire, économique et diplomatique entre les quatre nations, suscitant ainsi des préoccupations en Chine.
d. Les relations entre Israël, l’Inde et la Chine sont également à considérer. Outre la participation d’Israël à l’initiative chinoise Belt and Road (BRI) et à l’IMEEC indienne, le groupe I2U2 (Israël, Inde, États-Unis, Émirats arabes unis) vise à encourager la coopération dans des secteurs clés tels que l’eau, l’énergie, les transports et la technologie. Cette coopération, perçue comme une influence concurrentielle par la Chine, pourrait aussi engendrer des tensions avec les acteurs arabes ou iraniens.
Quatrièmement : La théorie de la propagation des conflits internationaux
La plupart des analyses en relations internationales soulignent que les conflits internationaux ou les guerres ont des répercussions bien au-delà des parties directement impliquées. En effet, l’observation des conflits internationaux révèle que la grande majorité d’entre eux ont des incidences directes ou indirectes sur les pays voisins et éloignés qui ne sont pas directement parties prenantes. Il est indéniable que, dans le contexte de la mondialisation, caractérisée par une interconnexion technique et commerciale croissante et une réduction du temps et de l’espace, la prévention des effets secondaires des conflits internationaux est devenue extrêmement complexe. Cette influence et cette propagation sont d’autant plus accentuées lorsque les pays impliqués dans la rivalité, le conflit ou la guerre sont des acteurs majeurs ou géographiquement proches, voire démographiquement entrelacés.
Les tensions croissantes entre la Chine et l’Inde, couplées à leurs interactions commerciales, géoéconomiques et démographiques, ainsi qu’à leurs relations avec des acteurs rivaux régionaux (comme Israël et l’Iran, la Syrie et Israël, le Yémen et les États du golfe, la Syrie et la Turquie), influencent leurs liens respectifs avec les nations arabes. Cette dynamique peut également introduire de nouveaux vecteurs de rivalité entre les pôles de normalisation et de résistance, certains étant plus enclins à se rapprocher de la Chine tandis que d’autres privilégient l’Inde. De surcroît, l’implication des grandes puissances internationales telles que les États-Unis, la Russie et l’Europe dans la région moyen-orientale exacerbe les éléments d’instabilité déjà présents dans la région, qui est déjà considérée comme l’une des zones les moins stables du globe[15].
Cinquièmement : L’avenir de la région à la lumière de la concurrence entre l’Inde et la Chine
Il est impératif d’examiner l’avenir de la région à la lumière de la rivalité entre les deux géants asiatiques, en soulevant plusieurs interrogations rhétoriques :
1. Le projet indien représente-t-il un “contre-projet” face à l’initiative chinoise, étant donné la compétition économique entre les deux nations et les divergences mentionnées entre elles ? Cette question se pose alors même que la politique indienne sous le BJP a adopté une posture plus alignée sur les politiques américaines, contrairement à celle menée sous l’INC. Il est à noter qu’environ 26 partis politiques indiens se sont récemment unis pour faire front contre le BJP lors des élections prévues pour le début de l’année 2024. Le soutien ouvert du président américain Joe Biden et du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu au projet indien soulève des inquiétudes quant à la concurrence, d’autant plus que l’Inde est le principal acheteur d’armes israéliennes depuis 2014, suite à l’ascension du BJP. Dans ce contexte, le corridor économique indien pourrait servir de levier pour élargir la normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite, sous le prétexte du projet indien d’une part, et pour contrer l’initiative chinoise par une rivalité américaine de l’autre.
2. Comment l’Association de solidarité avec le Kerala (ASK) parviendra-t-elle à gérer ses relations avec l’Inde et la Chine en cas de grave conflit entre ces deux puissances asiatiques ?
3. La rivalité entre les deux initiatives compliquera-t-elle le processus de prise de décisions stratégiques au sein des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai ? Risque-t-elle de les paralyser, compte tenu des divergences notables entre les principales puissances de ces groupes ? L’intégration récente de pays “occidentaux” au sein des BRICS est-elle fortuite, ou bien fait-elle partie d’une stratégie visant à contenir l’influence de la Chine ?
4. Quel impact aura le projet ferroviaire reliant Eilat à Haïfa, voire directement à Haïfa en contournant le canal de Suez, sur le statut de ce dernier ? Les premières études indiennes sur le projet suggèrent qu’il réduira considérablement le temps nécessaire pour le transport des marchandises d’Haïfa vers l’Europe. Cependant, les estimations varient parmi les experts, certains avançant une période de 4 à 6 jours, tandis que d’autres parlent de 8 à 12 jours. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a avancé une estimation de 40 % de réduction par rapport au temps actuel, ce qui représente une menace pour la troisième source de revenus de l’Égypte, après les envois de fonds des travailleurs à l’étranger et le tourisme. Une étude datant de 2000 met en lumière les discussions en Israël visant à diminuer l’importance du canal de Suez dans le commerce international, tout en promouvant les projets asiatiques dans ce domaine[17]. Cette tendance représente une nouvelle pression sur l’économie égyptienne, déjà affaiblie par d’autres facteurs tels que le barrage du Grand Ethiopian Renaissance. Ces développements semblent corroborer les hypothèses selon lesquelles Israël chercherait à affaiblir l’Égypte par des moyens indirects.[18]
5. Nous avons précédemment mentionné qu’environ neuf millions de travailleurs indiens résident dans les pays du golfe, un chiffre supérieur à la population de tout pays membre du Conseil de coopération du golfe, à l’exception de l’Afrique du Sud. D’autre part, le nombre d’entreprises chinoises et d’employés présents dans la région du golfe s’élève à pas moins de 2,5 millions de personnes. Cette concentration importante de main-d’œuvre indienne et chinoise dans les pays du golfe soulève la question de savoir si cela pourrait être une source de troubles en cas d’escalade de la concurrence et des conflits entre l’Inde et la Chine sur le sol arabe.
6. Le soutien occidental au projet indien aux dépens du projet chinois : Comme indiqué auparavant, les États-Unis, Israël et l’Union européenne ont accueilli favorablement le projet indien. Les médias ont rapporté que lors de leur réunion à Tokyo en mai 2023, les pays du Groupe des Sept (G7) se sont engagés à mobiliser collectivement 600 milliards de dollars d’ici à 2027 pour contrer l’initiative Belt and Road (BRI) de la Chine. Il est à noter que la BRI chinoise a reçu le soutien de 150 pays et de 30 organisations internationales, mobilisant près de 1 000 milliards de dollars et donnant lieu à la réalisation de plus de 3 000 projets.[19] Cette polarisation entre les deux initiatives pourrait-elle être exploitée pour gérer leur rivalité sur le sol arabe ?
7. Les pays arabes, en particulier ceux du golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui sont des points de passage pour l’un ou l’autre des deux projets (indien et chinois), pourraient se retrouver confrontés à la nécessité de choisir entre ces deux géants. Un exemple de cette dynamique est l’Italie, qui a annoncé son retrait du projet chinois. Dans ce contexte, quel sera l’impact sur les neuf millions de travailleurs indiens si un pays arabe adopte une position opposée à celle de l’Inde ?
8. Quelles sont les possibilités et les signes de militarisation des deux projets ? L’Inde a conduit des exercices militaires avec certains pays de la région, tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le sultanat d’Oman et l’Égypte en 2023,[20] et à chaque fois, l’envergure des exercices entre les deux parties s’est accrue. Depuis 2019, la marine indienne a lancé l’opération Sankalp, dans le cadre de laquelle ses navires de guerre ont été chargés d’assurer la sécurité des navires battant pavillon indien, en particulier des pétroliers, lorsqu’ils naviguent dans le détroit d’Ormuz et le golfe d’Oman. Ces actions interviennent dans un contexte de tensions croissantes entre l’Iran, les États-Unis et d’autres acteurs régionaux. De plus, la marine indienne a affecté un officier de liaison au Commandement central américain (CENTCOM) à Bahreïn, où le personnel est chargé de renforcer la coopération de l’Inde avec les Forces maritimes combinées basées à Manama. Ce partenariat maritime regroupe 38 pays, y compris le Pakistan, l’adversaire traditionnel de l’Inde. Ces développements ont été confirmés lors du dialogue ministériel 2+2 en avril 2020 entre New Delhi et Washington. Cela soulève deux aspects essentiels de la stratégie indienne dans la région : la dimension stratégique et la dimension économique. Une question centrale se pose alors : Comment l’Inde envisage-t-elle de concilier sa stratégie vis-à-vis d’Israël, de l’Iran et de l’Afrique du Sud, compte tenu des divergences entre ces acteurs régionaux majeurs ? Actuellement, la Chine a réussi à consolider sa présence dans la région en exploitant son poids économique et en suscitant l’intérêt des États locaux à l’utiliser comme contrepoids aux États-Unis. En revanche, l’Inde doit explorer d’autres moyens pour trouver un équilibre, en particulier dans ses relations avec l’Iran, confronté aux sanctions imposées par Washington. En effet, New Delhi a suspendu ses importations d’énergie en provenance de Téhéran afin de se conformer aux sanctions et de signaler son alignement aux États-Unis. Cette décision a suscité des interrogations, notamment après que l’Inde ait acheté du pétrole brut russe à bas prix malgré les sanctions, dans le contexte de la crise en Ukraine.[21]
9. Quelles seront les conséquences si les deux pays, la Chine et l’Inde, intensifient leur présence militaire à un stade ultérieur, comme évoqué dans les indicateurs et les possibilités de militarisation mentionnés précédemment ? En cas d’escalade des tensions et de la rivalité entre les deux nations, vont-elles établir des bases dans les États du golfe, au Pakistan ou dans les pays de la Corne de l’Afrique, de Djibouti au Soudan, afin de protéger leurs intérêts respectifs ? Cette démarche accroîtrait l’indice de militarisation au Moyen-Orient. Outre les initiatives militaires indiennes évoquées précédemment, la Chine a entrepris des activités militaires visant à protéger ses ressortissants dans plusieurs pays arabes ou à les secourir lors de périodes d’instabilité. Elle a également établi certaines bases ou installations militaires à cet effet, comme clairement exposé dans le Livre blanc publié en 2019 par le Bureau d’information du Conseil d’État de la Chine, qui stipule la protection des intérêts, des individus et des organismes chinois à l’étranger. Par ailleurs, il convient de mentionner les ventes d’armes aux pays situés le long de la Ceinture et de la Route. Par exemple, durant la période 2017-2021, 47 % des ventes d’armes chinoises ont été dirigées vers le Pakistan, traditionnel rival de l’Inde, tandis que de 2012 à 2021, les exportations militaires chinoises ont augmenté de 290 % vers l’Arabie saoudite et de 77 % vers les Émirats arabes unis.[22]
Conclusion
Les données précédentes mettent en évidence plusieurs points clés :
1. L’importance stratégique de la région arabe en tant que marché, source d’énergie et destination majeure pour la main-d’œuvre attire l’attention de la Chine et de l’Inde, les incitant à intensifier leur présence dans la région.
2. Les différents profonds entre la Chine et l’Inde peuvent inciter les pays arabes à établir des liens politiques, économiques ou militaires afin de gérer les implications du conflit sino-indien dans la région. Cela devient d’autant plus crucial en l’absence d’une stratégie arabe unifiée.
3. La région du golfe pourrait être sujette à des troubles sociaux si les politiques adoptées par les pays arabes entrent en conflit avec les orientations de la Chine et de l’Inde. Cette possibilité semble plus prononcée avec l’Inde qu’avec la Chine.
4. Si les intérêts des deux pays s’accentuent, il n’est pas exclu que la région se militarise, ce qui aura des répercussions sur les politiques et la stabilité régionales. Surtout si la rivalité asiatique est accompagnée d’alliances occidentales avec l’Inde, en particulier avec les États-Unis au Moyen-Orient, le tout dans le but de contrer le projet chinois.
5. Israël cherche à entretenir des relations avec les deux puissances asiatiques et parais réussir relativement dans ce domaine, ce qui constitue un défi pour certaines puissances régionales telles que l’Iran, la Syrie et d’autres factions de la résistance arabe. Pour ce faire, les pays arabes doivent soutenir le dialogue avec l’opposition indienne au BJP, en particulier l’INC, tout en maintenant des canaux de communication ouverts avec la faction moins pragmatique du parti communiste chinois afin de tirer parti de ses recommandations concernant la région.
6. Les perspectives stratégiques des projets indien et chinois soulèvent deux scénarios contradictoires :
a. La première possibilité consiste à transformer le conflit régional d’un jeu à somme nulle en un modèle à somme non nulle en intégrant Israël au cœur des initiatives arabe-asiatiques. Cette approche est recherchée par Israël ainsi que par l’Inde et la Chine. Elle élargirait le champ des intérêts communs entre les parties impliquées dans les projets, au détriment des divergences qui sont centrées autour de la question palestinienne.
b. Si la première option échoue, cela entraînera probablement une intensification de la rivalité asiatique entre les projets indien et chinois. Cela pourrait conduire à une militarisation accrue de la région et à une augmentation de la polarisation régionale entre les deux initiatives. Cette situation pourrait plonger la région dans de nouveaux conflits et accroître les niveaux d’instabilité, d’autant plus que les acteurs occidentaux continueront d’influer sur ces dynamiques, complexifiant davantage la situation.
