The Flag of Nicaragua on the World Map. Source: Shutterstock

Le FSLN enlève son masque : de la farce électorale au parti unique

En affirmant qu’au Nicaragua « il n’y aura plus jamais d’élections », Daniel Ortega met fin à la fiction démocratique et officialise la dérive du FSLN vers un régime de parti unique.

Lorsque Daniel Ortega a déclaré qu’au Nicaragua « il n’y aura plus jamais d’élections », il n’a pas prononcé une phrase isolée ni commis un simple excès de rhétorique propre à un rassemblement partisan. Il a accompli un geste politiquement bien plus révélateur : il a retiré le masque d’une dictature du FSLN désormais consolidée, qui, pendant des années, a entretenu une fiction électorale tout en démantelant, pièce par pièce, les droits civils et politiques des Nicaraguayens.

Cette annonce ne doit pas être interprétée comme une démonstration de force. Elle constitue plutôt un aveu de peur. Peur du suffrage libre, peur de l’organisation citoyenne, peur du retour des exilés, peur de la possibilité que la société nicaraguayenne puisse à nouveau décider de son destin sans surveillance, sans interdiction et sans chantage de l’État. Tout pouvoir qui ressent le besoin d’interdire la compétition reconnaît, même sans le dire explicitement, qu’il ne peut survivre dans un cadre démocratique.

Pendant des années, le FSLN a administré une véritable architecture de simulation. Il a d’abord détruit toute concurrence réelle ; il a ensuite rempli la scène politique de partis collaborationnistes, connus au Nicaragua sous le nom de partidos zancudos, afin de créer une apparence de pluralisme ; puis il a emprisonné, exilé, réduit au silence ou déclaré inéligibles tous ceux qui pouvaient le défier. Aujourd’hui, il franchit l’étape décisive de son projet : passer de la farce électorale au régime de parti unique. Il ne cherche plus à manipuler la volonté populaire. Il cherche désormais à supprimer jusqu’à la possibilité même que cette volonté puisse exister politiquement.

Cette transition, du collaborationnisme électoral au parti unique, est essentielle pour comprendre la nature du moment présent. Les partis collaborationnistes constituaient le théâtre de la dictature : une manière de faire croire au monde qu’il existait encore une compétition politique, alors que chacun savait que le résultat était contrôlé d’avance. Le parti unique représente l’aveu que le régime n’a même plus besoin de jouer cette pièce. La dictature du FSLN cesse de se présenter comme une démocratie imparfaite et s’assume désormais comme un pouvoir absolu.

Le discours employé par Ortega confirme cette évolution. Lorsqu’il qualifie de « traître à la patrie », de « somoziste », de « putschiste » ou d’« agent étranger » toute personne qui pense différemment, il ne décrit pas une réalité politique : il fabrique une catégorie destinée à justifier la persécution. Ce langage remplit une fonction précise. Il commence par délégitimer l’adversaire ; il le transforme ensuite en menace ; enfin, il justifie son exclusion. Autrement dit, la dictature criminalise la liberté afin de présenter la répression comme une défense de la patrie.

Mais la patrie n’est pas la dictature. La patrie n’est pas le FSLN. La patrie n’est ni une famille accrochée au pouvoir, ni une structure partisane soumise à un appareil de surveillance. La patrie, ce sont les citoyens, qui ont le droit de vivre sur leur terre, de revenir d’exil, de s’organiser, de s’exprimer, d’élire leurs représentants et d’être eux-mêmes élus. Lorsqu’un pouvoir décide qui peut concourir, qui peut parler, qui peut revenir dans son pays et qui peut exister légalement, il ne s’agit plus d’un autoritarisme conventionnel : il s’agit d’un système qui prétend administrer la citoyenneté comme un privilège révocable.

La fermeture de l’espace électoral doit également être comprise comme l’expression d’une culture politique autoritaire profondément enracinée dans la conception du pouvoir du FSLN. La révolution qui promettait de libérer le peuple a fini par construire une machine d’obéissance. La logique est toujours restée la même : le parti au-dessus de la société, la cause au-dessus de la loi, le leadership au-dessus des institutions, et l’adversaire transformé en ennemi. Ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une dérive récente, mais l’expression la plus nue d’une volonté de permanence qui n’a jamais réellement accepté l’alternance démocratique.

C’est pourquoi la crise nicaraguayenne ne peut plus être considérée comme un simple problème intérieur. Le Nicaragua est devenu une menace à l’échelle de l’hémisphère. Non seulement en raison de la répression interne, mais aussi en raison de ses conséquences régionales : exil massif, persécution transnationale, privation arbitraire de la nationalité, contrôle migratoire à caractère punitif, réduction de la société civile au silence et exportation de l’instabilité vers les pays voisins. Ce qui se passe au Nicaragua ne reste pas confiné à ses frontières. Une dictature qui expulse sa population, poursuit ses opposants au-delà de ses frontières et consolide un modèle de parti unique produit des effets qui concernent l’ensemble de l’Amérique latine.

La dictature militaro-partisane du FSLN ressemble de plus en plus à une version centraméricaine des systèmes fermés de contrôle total. Le Nicaragua a souvent été qualifié de « Corée du Nord des Amériques », et cette comparaison ne relève pas uniquement de la métaphore. Plusieurs éléments structurels la justifient : concentration familiale du pouvoir, subordination des institutions, surveillance de la société, suppression du pluralisme, répression de toute dissidence, instrumentalisation politique de la nationalité et élimination de tout véritable mécanisme d’alternance. Le Nicaragua ne se contente pas de régresser sur le plan démocratique ; il est en train d’être transformé en un véritable laboratoire de fermeture politique.

Cependant, les manifestations les plus dures d’une dictature peuvent aussi révéler sa faiblesse. Ortega est de plus en plus contraint de démontrer qu’il contrôle la situation, tant devant sa base que face à ses adversaires et à ses alliés. La dégradation de son état de santé, l’absence d’une figure de succession disposant d’une légitimité propre et sa dépendance croissante à l’égard d’une structure corrompue, militarisée et partisane réduisent considérablement ses marges de manœuvre. Dans ce contexte, le durcissement de son discours peut servir trois objectifs : renforcer la discipline interne, intimider l’opposition et attirer l’attention d’acteurs extérieurs, en particulier des États-Unis, en vue d’éventuelles négociations futures.

Ce ne serait pas la première fois qu’une dictature fait de l’agressivité un instrument de survie. Lorsqu’un régime se sait isolé, il durcit son discours. Lorsqu’il redoute des fractures internes, il surjoue son unité. Lorsqu’il a besoin de négocier, il intensifie les menaces afin d’aborder la table des négociations avec une plus grande capacité de chantage. C’est pourquoi la communauté internationale ne doit pas confondre le bruit avec la force. L’annonce d’Ortega révèle une dictature plus fermée, mais aussi plus inquiète face à la moindre ouverture démocratique.

La réponse de la communauté internationale doit dépasser le confort des préoccupations purement rhétoriques. Il ne suffit pas de déplorer la fermeture de l’espace civique ni de publier des communiqués de condamnation. Il est nécessaire d’accroître le coût politique du parti unique. Cela implique des sanctions ciblées contre les responsables de la répression, une pression diplomatique coordonnée, une révision des mécanismes de coopération susceptibles de bénéficier à l’appareil d’État, une protection effective des exilés ainsi qu’une stratégie claire de documentation judiciaire des violations des droits de l’homme.

Cela suppose également une exigence politique simple mais ferme : le rétablissement des droits civils et politiques, la libération des prisonniers politiques, la fin de la persécution transnationale, le retour en toute sécurité des exilés, la restitution de la nationalité aux personnes qui en ont été arbitrairement privées, ainsi que des garanties vérifiables en faveur d’élections libres, compétitives et transparentes. La démocratie ne saurait se réduire à la tenue d’un scrutin ; elle commence par le droit des citoyens d’exister politiquement sans peur.

La défense du droit d’élire et d’être élu ne constitue pas une ingérence étrangère. Elle est la défense d’un principe universel. Aucun pouvoir ne peut invoquer la souveraineté pour justifier la négation de son propre peuple. La souveraineté ne réside ni dans un caudillo ni dans un parti ; elle réside dans les citoyens. Et lorsque ces citoyens sont réprimés, expulsés, déchus de leur nationalité ou empêchés de participer à la vie politique, la communauté démocratique a non seulement le droit, mais aussi l’obligation morale et politique d’agir.

L’impunité au Nicaragua enverrait un message dévastateur à l’ensemble du continent : celui qu’une dictature peut fermer les médias, expulser des citoyens, emprisonner des opposants, persécuter les Églises, domestiquer les partis collaborationnistes, supprimer les élections et, malgré tout, conserver un espace diplomatique suffisant pour survivre sans conséquences. L’Amérique latine ne peut accepter que le parti unique devienne une option normalisée au sein du répertoire autoritaire régional.

Ortega croit que fermer les urnes revient à fermer l’histoire. Il se trompe. Les dictatures peuvent retarder la liberté, mais elles ne peuvent abolir indéfiniment la dignité d’une nation. Elles peuvent fabriquer la peur, mais non la légitimité. Elles peuvent imposer le silence, mais non le consentement. Elles peuvent fermer les partis, les médias et les frontières, mais elles ne pourront jamais fermer définitivement la conscience d’un peuple qui sait déjà ce que signifie vivre sans liberté.

Le Nicaragua est aujourd’hui confronté à un aveu historique de la dictature du FSLN. Il n’y a plus de théâtre électoral, plus assez de partis collaborationnistes pour entretenir l’illusion, plus de masque démocratique capable de dissimuler la réalité. Il ne reste que le projet assumé d’un parti unique. Face à ce projet, la réponse doit être tout aussi claire : le Nicaragua n’appartient ni à une famille, ni à un parti, ni à une révolution transformée en appareil de domination. Le Nicaragua appartient à ses citoyens.

First published in: Latinoamérica21 (L21) Original Source
Enrique Martínez

Enrique Martínez

Président d'Ipades, diplômé en administration et sciences politiques de l'Université du Costa Rica. Chercheur et stratège en gouvernance démocratique et droits humains, fort d'une expérience internationale et d'un engagement auprès des jeunes dans le plaidoyer public et le renforcement des institutions régionales.

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