Alors que la guerre entre Israël et le Hamas entre dans sa quatrième semaine, le Royaume de Jordanie se retrouve sur la ligne de front du conflit et le roi Abdallah II est une figure centrale des efforts diplomatiques régionaux et mondiaux pour le contenir. Confronté à un ensemble complexe de défis intérieurs et extérieurs avant même l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre, et à une guerre terrestre périlleuse à Gaza, le Royaume hachémite se prépare à un conflit plus large et à de multiples retombées.
Une réalité précaire à l’intérieur et à l’extérieur du pays
Pressions intérieures
La Jordanie est confrontée à de nombreux défis que le roi Abdallah II est de plus en plus contraint de relever. Le mécontentement populaire à l’égard de la corruption et de l’indifférence perçues des fonctionnaires et de la famille royale elle-même s’est accru, même si peu de signes indiquent que la survie de la monarchie est menacée. Ce mécontentement est alimenté par la détérioration des conditions socio-économiques après que l’économie jordanienne n’a pas réussi à absorber les chocs extérieurs successifs, à savoir la pandémie de COVID-19 et les retombées de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Selon les chiffres officiels, le taux de chômage s’élevait à 22,3% au deuxième trimestre 2023 et à plus de 40% pour les 15-24 ans. Les taux d’intérêt, qui ont continué à grimper en raison d’une période prolongée d’inflation élevée et de l’arrimage de la monnaie jordanienne au dollar américain, pèsent encore davantage sur les revenus des ménages. Le prix des biens essentiels reste élevé par rapport aux normes d’avant 2022.
Entre-temps, la croissance des salaires a globalement stagné. La dette publique a augmenté pour atteindre environ 110% du PIB, ce qui accroît les paiements au titre du service de la dette extérieure et pèse lourdement sur les réserves de devises étrangères du pays. Environ 27% de la population vit dans la pauvreté. Le malaise économique persistant de la Jordanie n’a guère contribué à dissiper la colère et la frustration de la population qui a explosé en décembre dernier, lorsqu’une grève nationale contre les augmentations des prix du carburant résultant des mesures d’austérité imposées par le Fonds monétaire international (FMI) a déclenché des émeutes dans plusieurs grandes villes, avec des affrontements entre les manifestants anti gouvernementaux et les partisans du roi, ainsi que des escarmouches entre les manifestants et la police. Ces dernières perturbations s’inscrivent dans un schéma récurrent marqué par des crises économiques et fiscales chroniques, des explosions de colère publique et des réformes limitées. Mais il est important de noter que ces deux dernières années, l’État a répondu à la contestation et au mécontentement populaire croissant par une répression accrue.
Défis extérieurs
Bien qu’elle ait réussi à empêcher les attaques djihadistes de s’infiltrer dans le royaume et qu’elle ait joué un rôle central dans la réconciliation interarabe avec le régime de Bachar el-Assad, la Jordanie est toujours aux prises avec les retombées de la guerre civile syrienne. Dans le même temps, les relations de la Jordanie avec Israël se sont détériorées.
Le royaume mène une lutte acharnée contre l’augmentation du trafic de drogue et d’armes et supporte un lourd fardeau de réfugiés, ce qui met ses ressources à rude épreuve. De l’autre côté de sa frontière nord avec la Syrie, l’état de non-droit qui y règne a transformé la Jordanie en une voie de transit essentielle pour la contrebande de captagon, une amphétamine très addictive et lucrative, ainsi que d’autres drogues et armes. En outre, la récente réduction d’un tiers par le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies de l’aide aux 119 000 Syriens résidant dans les camps de réfugiés de Zaatari et d’Azraq en Jordanie a accru la pression fiscale sur le gouvernement.
Entre-temps, les relations politiques de la Jordanie avec Israël se sont détériorées. Pendant le long mandat de Benjamin Netanyahu (2009-2021), les relations de la Jordanie avec Israël étaient glaciales. Bien que les relations bilatérales se soient quelque peu améliorées pendant les 18 mois du mandat de la « Coalition du changement » d’Israël, dirigée par Naftali Bennet et Yair Lapid, le retour de Netanyahou au pouvoir à la tête d’une coalition nationaliste de droite dure à la fin de l’année 2022 a ravivé les tensions. Une rare rencontre entre le roi Abdallah et M. Netanyahou à Amman en janvier dernier, destinée à apaiser les tensions, a été éclipsée trois mois plus tard par une série d’affrontements violents entre la police israélienne et les Palestiniens dans l’enceinte de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem.
Le traité de paix de Wadi Araba de 1994 avec Israël reste profondément impopulaire en Jordanie. Selon un sondage réalisé en mars 2022 par le Jerusalem Post, 32% des personnes interrogées considèrent qu’Israël est le pays qui menace le plus la sécurité de la Jordanie et 48% considèrent que l’État juif est le pays le plus responsable de l’instabilité régionale. L’indice d’opinion arabe 2022 du Centre arabe pour la recherche et les études politiques, basé à Doha et publié en janvier de cette année, a révélé que 94% des Jordaniens interrogés s’opposaient à toute reconnaissance d’Israël ou à l’établissement de liens avec ce pays.
Évoquant le spectre d’une recrudescence de la violence en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza en décembre dernier, alors qu’un nouveau gouvernement israélien intransigeant était sur le point d’entrer en fonction, le roi Abdallah a lancé un avertissement dans une interview accordée à CNN : « Nous devons nous préoccuper d’une prochaine intifada. […] Si cela se produit, l’ordre public s’effondre complètement et ni les Israéliens ni les Palestiniens n’en profiteront. » Le dirigeant jordanien n’aurait pas pu anticiper l’attaque choquante du Hamas contre Israël le 7 octobre, mais ses remarques lors d’une conférence à New York, deux semaines auparavant, étaient prémonitoires : « Cette croyance de certains dans la région selon laquelle on peut être parachuté en Palestine, traiter avec les Arabes et revenir en arrière, ne fonctionne pas.
Aux prises avec un conflit
La guerre à Gaza a aggravé les défis intérieurs et extérieurs auxquels le Royaume hachémite est confronté. Plus de 2 millions de réfugiés palestiniens, soit 40 % de l’ensemble des réfugiés palestiniens enregistrés, vivent en Jordanie. Depuis le début de la guerre, des milliers de Jordaniens sont descendus quotidiennement dans la rue à Amman et dans tout le pays pour participer à des rassemblements pro-palestiniens organisés par les partis d’opposition et pour protester contre la campagne de bombardements et les incursions d’Israël à Gaza. Certains jeunes manifestants ont tenté de prendre d’assaut l’ambassade d’Israël, tandis que d’autres auraient demandé aux autorités jordaniennes « d’ouvrir les frontières » afin qu’ils puissent se joindre à la lutte pour « libérer la Palestine ». Les dirigeants du Hamas ont exhorté les tribus jordaniennes à participer au conflit contre Israël. Le roi Abdallah a été confronté à des appels de plus en plus nombreux à expulser les diplomates israéliens.
Deux semaines après le début de la guerre, lors d’un sommet d’urgence sur le Moyen-Orient au Caire, le roi a canalisé la colère croissante des Jordaniens en critiquant sévèrement Israël pour avoir infligé une « punition collective » aux Palestiniens de Gaza. Les diplomates jordaniens ont également critiqué publiquement Israël. Parallèlement, les responsables d’Amman ont exprimé leur indignation et leur frustration non seulement à l’égard d’Israël, mais aussi à l’égard du « silence » occidental face aux souffrances des Palestiniens et du soutien apparemment inconditionnel des États-Unis aux représailles israéliennes. Dans une interview accordée à CNN, la reine Rania, elle-même d’origine palestinienne, a dénoncé le « double standard flagrant […] face à une telle souffrance humaine », qui « pour beaucoup dans notre région, rend le monde occidental complice ». Au 21e jour du conflit, une résolution non contraignante présentée par la Jordanie et appelant à « une trêve humanitaire immédiate, durable et soutenue menant à une cessation des hostilités » a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies, alors même que les Forces de défense israéliennes (FDI) annonçaient l’extension des opérations terrestres et qu’une coupure quasi-totale des communications était imposée à l’enclave assiégée.
Alors que la guerre entre dans sa quatrième semaine, la Jordanie est aux prises avec les multiples dimensions d’un conflit qui s’intensifie rapidement. Sur le plan intérieur, les autorités jordaniennes ont cherché à contenir les manifestations. Le ministère de l’intérieur a interdit les rassemblements et les manifestations dans la vallée du Jourdain et dans les zones frontalières. Plus tôt, la police jordanienne a tiré des gaz lacrymogènes pour disperser des milliers de personnes protestant aux alentours de l’ambassade d’Isreal.
Entre-temps, on soupçonne certains Israéliens de flirter avec l’idée d’un transfert de population. Reflétant ces préoccupations, une déclaration commune publiée lors du sommet du Caire, après la rencontre du roi Abdallah avec le président égyptien Abdel-Fattah el-Sisi, a rejeté « toute tentative de déplacement forcé des habitants de Gaza vers la Jordanie et l’Égypte ». Lors d’une conférence de presse tenue le 17 octobre à la suite de sa rencontre avec le chancelier allemand Olaf Scholz à Berlin, le roi Abdallah a déclaré sans équivoque : « Il n’y aura pas de réfugiés en Jordanie et pas de réfugiés en Égypte », déclarant qu’il s’agissait d’une « ligne rouge ». Faisant écho au roi, le ministre jordanien des Affaires étrangères, Ayman al-Safadi, a déclaré, de manière alarmante, que toute tentative de déplacer les Palestiniens de Cisjordanie serait « considérée comme une déclaration de guerre ».
Le conflit actuel à Gaza a ébranlé les fondements des relations entre la Jordanie et Israël. Reflétant la pression exercée par le conflit sur ces relations, la Jordanie a décidé de retirer son ambassadeur d’Israël. Pourtant, la Jordanie a besoin d’Israël et se trouve donc dans une situation de plus en plus difficile. Confrontée à une crise de l’eau de plus en plus grave et à des pénuries potentiellement déstabilisantes, la Jordanie était sur le point de finaliser un accord contraignant sur un « troc climatique » avec Israël avant la conférence des Nations unies sur le changement climatique de 2023 (28e conférence des parties, COP28), lorsque la guerre de Gaza a éclaté. L’initiative, baptisée « Projet Prospérité » et parrainée par les Émirats arabes unis, prévoit la vente à la Jordanie d’eau dessalée provenant d’Israël et l’achat par Israël d’électricité verte provenant d’une ferme solaire en Jordanie financée par les Émirats arabes unis. La guerre de Gaza risque au moins de retarder, voire de faire dérailler ce projet, ainsi que de retarder l’achèvement du parc industriel conjoint « Jordan Gateway » précédemment approuvé.
Les éventuelles répercussions économiques négatives de l’escalade du conflit sur la Jordanie vont au-delà de ses relations avec Israël. Peu avant l’attaque terroriste du 7 octobre contre Israël, un rapport du FMI avertissait que les pressions économiques croissantes menaçaient la « stabilité sociopolitique » de la Jordanie ainsi que de l’Égypte et du Liban. Les partisans des Forces de mobilisation populaire (FMP) irakiennes, qui protestent contre les attaques israéliennes contre Gaza, empêchent les camions-citernes d’entrer en Jordanie, déclarant qu’ils ne permettront pas que le pétrole irakien soit exporté vers des pays qui ont conclu des accords de paix avec Israël. En fonction de la durée de la guerre entre Israël et le Hamas, la Jordanie pourrait subir une forte baisse du tourisme et des investissements étrangers, ainsi qu’une perturbation du commerce transfrontalier. Le grand projet soutenu par les États-Unis de construction d’un corridor économique multimodal Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), qui passerait par la Jordanie, pourrait être victime du conflit à Gaza.
Le conflit a également compliqué les relations de la Jordanie avec les États-Unis. Le roi Abdallah, partenaire régional de longue date de Washington, a annulé sa rencontre avec le président Joe Biden à Amman au lendemain de l’explosion meurtrière de l’hôpital arabe al-Ahli dans la ville de Gaza. Le veto américain à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies appelant à une « pause humanitaire » dans le conflit a certainement été accueilli avec mécontentement à Amman. Et la promesse américaine d’une aide humanitaire de 100 millions de dollars pour les Palestiniens aurait été considérée par les responsables jordaniens (et égyptiens) comme un geste symbolique. Les États-Unis étant le principal fournisseur d’aide bilatérale à la Jordanie – une aide dont le pays est devenu très dépendant – Amman agira probablement avec prudence, de peur que ses divergences avec Washington au sujet du conflit ne risquent de nuire gravement à ses relations. Toutefois, plus la guerre durera et plus les pertes civiles seront importantes à Gaza, plus il sera difficile pour la monarchie jordanienne de trouver un équilibre entre la gestion de ses relations avec Washington, d’une part, et les retombées politiques intérieures du conflit, d’autre part.
Conclusion
Lors d’une conférence de presse tenue le 19 octobre, alors que les efforts diplomatiques n’ont pas permis de mettre fin au conflit de Gaza, le ministre jordanien des affaires étrangères, Safad, a exprimé sa crainte que « le pire soit à venir ». Ses craintes semblent avoir été confirmées, puisqu’un peu plus d’une semaine plus tard, les troupes israéliennes ont avancé dans la partie nord de l’enclave, accompagnées d’un bombardement aérien et d’artillerie massif et au milieu d’une coupure des communications. Alors qu’une nouvelle phase dangereuse de la guerre entre Israël et le Hamas a commencé, la Jordanie attend les répercussions, n’ayant que peu d’influence et peu d’options politiques.
