Les défis engendrés par l’administration sortante en Pologne, conjugués à la détérioration de la situation économique, compliquent considérablement les perspectives après les élections.
La victoire de l’alliance de l’opposition lors des élections polonaises du 15 octobre a démontré que même face à une élection injuste et manipulée, la société peut pacifiquement rejeter un régime autocratique si elle est suffisamment mobilisée. Cependant, la tâche de démanteler l’héritage populiste du gouvernement du parti Droit et Justice (Prawo i Sprawiedliwość, PiS) ne sera ni facile ni rapide, et ce, pour plusieurs raisons.
En premier lieu, la date potentielle d’une transition politique demeure incertaine. Le président Andrzej Duda, étroitement lié au PiS, a récemment investi un gouvernement minoritaire du PiS, dont la durée de vie sera vraisemblablement limitée. Il a clairement exprimé son engagement à défendre l’héritage politique et institutionnel du PiS, annonçant qu’il exercerait son droit de veto pour contrecarrer toute législation émanant du nouveau parlement. Pour annuler un veto présidentiel, une majorité de 60 % à la Diète (chambre basse du parlement polonais) est nécessaire, condition qui n’est pas satisfaite par la coalition démocratique actuelle.
Il s’avérera ardu pour un gouvernement post-PiS de restaurer les principes constitutionnels de la démocratie, de l’État de droit, de l’indépendance juridique de nombreuses institutions (qui ont été largement occupées par des partisans du PiS, notamment au sein du système judiciaire) et du pluralisme des médias publics, du moins jusqu’à l’été 2025, date à laquelle le mandat du président Duda prendra fin. La plupart de ces réformes nécessiteront une nouvelle législation.
Cependant, les défis les plus pressants attendent le nouveau gouvernement sur le front économique. Huit années de populisme socio-économique, marquées par des programmes de dépenses à grande échelle (surtout des allocations familiales généreuses, qui connaîtront une augmentation de 60 % à compter de janvier 2024), des changements chaotiques dans le système fiscal et un gel des tarifs de l’énergie, ont entraîné une explosion du déficit public, qui devrait atteindre 5,8 % du PIB en 2023. La transparence des finances publiques s’est considérablement détériorée en raison de l’existence de plusieurs fonds hors budget et des opérations quasi budgétaires menées par les banques publiques et les compagnies d’énergie. Par conséquent, le déficit réel pourrait dépasser les chiffres officiels.
En raison d’une politique monétaire excessivement libérale et politiquement motivée depuis 2016, l’inflation dépasse l’objectif fixé par la Banque nationale de Pologne (2,5 %) depuis décembre 2019. En mars 2022, elle a atteint un niveau à deux chiffres, culminant à 17,2 % en mars 2023. Bien qu’ayant amorcé une baisse depuis lors, son taux en octobre 2023 (6,3 %) demeure encore élevé et pourrait connaître des fluctuations à la hausse.
Malgré des politiques monétaires et fiscales fortement accommodantes, le taux de croissance annuel du PIB réel, qui se maintenait autrefois entre 4 et 6 %, devrait chuter à 0,4 % en 2023. Ainsi, l’économie polonaise est actuellement confrontée à la stagflation.
Parallèlement, la hausse progressive de l’âge de la retraite à 67 ans pour les hommes et les femmes, instaurée en 2013, a été révoquée par le PiS en 2017, en dépit de la diminution de la population polonaise en âge de travailler, conséquence du vieillissement de la population et de l’émigration à grande échelle. La part de propriété détenue par l’État a été accrue, notamment dans les secteurs bancaire et énergétique. Ce dernier a perdu en compétitivité suite à plusieurs fusions administratives d’entreprises sous contrôle de l’État, telles que la création du super-conglomérat ORLEN. Les investissements dans les énergies vertes ont été ralentis par divers obstacles administratifs et financiers.
On ignore encore dans quelle mesure le nouveau gouvernement sera disposé à aborder ces problèmes. Au cours de la campagne électorale, les partis d’opposition ont cherché à rivaliser avec le PiS en proposant des programmes de dépenses publiques plus conséquents et une réduction des impôts. Ils se sont engagés à ne jamais relever l’âge de la retraite. La question de la privatisation n’a pas été abordée ; ils ont simplement promis une gestion plus professionnelle et dénuée de népotisme pour les entreprises sous contrôle de l’État.
Depuis les élections, plusieurs promesses de l’opposition, potentiellement préjudiciables aux finances publiques, ont été réitérées. Le volet économique de l’accord de coalition entre les partis formant le futur gouvernement demeure assez flou. La nature multipartite du futur gouvernement, qui s’étend de la gauche au centre-droit, ainsi que les élections locales et européennes à venir au printemps 2024, risquent de freiner davantage les réformes économiques et l’ajustement budgétaire nécessaires.
Si un tel scénario politique prévaut, l’économie polonaise court le risque de sombrer davantage dans des déséquilibres macroéconomiques et de stagner. Cette trajectoire ne garantira ni la popularité ni le succès électoral futur d’un gouvernement de coalition. Ainsi, malgré les nombreux obstacles politiques et législatifs, le programme économique du nouveau gouvernement doit impérativement s’attaquer aux racines des difficultés actuelles et respecter les contraintes budgétaires.
Remerciements
L’auteur tient à exprimer sa gratitude envers Heather Grabbe, Ivo Maes, Lucio Pench et Nicolas Veron pour leurs commentaires et suggestions sur le premier jet de cet article.
