Ursula von der Leyen, and Mark Carney, from left to right © European Union, 2026, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons

Au-delà des blocs : la capacité d’action des puissances intermédiaires

Pendant une grande partie des dernières décennies, des pays comme le Canada et les États européens ont bénéficié d’un certain confort géopolitique. L’existence d’un ordre international relativement stable, d’institutions multilatérales capables de gérer les conflits et, surtout, de la garantie de sécurité offerte par les États-Unis leur a permis de se concentrer sur la prospérité, la coopération et la défense de leurs intérêts, sans avoir à considérer en permanence les rapports de force comme une question existentielle.

Ce monde est en train de changer. La guerre en Ukraine, la rivalité entre les États-Unis et la Chine, l’instrumentalisation des dépendances économiques et technologiques à des fins de pression, ainsi que la concurrence croissante pour les ressources stratégiques réintroduisent dans le système international une logique de puissance qui, pendant des années, avait semblé en partie dépassée. Les règles existent toujours, mais leur capacité à contraindre les États dépend de plus en plus des mécanismes disponibles pour les faire respecter.

C’est dans ce contexte que le rapprochement entre le Canada et l’Union européenne prend une importance particulière. La proposition d’approfondir leurs relations, défendue par le Premier ministre canadien Mark Carney et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, pourrait à première vue apparaître comme une nouvelle manifestation de la coopération transatlantique. Mais elle soulève une question bien plus large : que peuvent faire les puissances intermédiaires lorsque le monde se réorganise autour des grandes puissances ?

La réponse qui commence à se dessiner est simple à formuler, même si elle est beaucoup plus difficile à mettre en pratique : s’organiser entre elles.

À première vue, le Canada et l’Europe semblent avoir peu de points communs, au-delà de leurs valeurs politiques et de leur appartenance à l’espace transatlantique. Pourtant, ce sont précisément leurs différences qui peuvent devenir une source de complémentarité. Chacun possède, dans une large mesure, ce qui manque à l’autre. Le Canada dispose de ressources énergétiques, de minerais critiques, de ressources naturelles, de capacités technologiques et d’une position privilégiée dans l’Arctique. L’Europe apporte ses marchés, son industrie, ses capitaux, ses capacités de recherche et son pouvoir réglementaire, qui lui permet d’influencer l’élaboration des normes mondiales. Tous deux partagent également un attachement à la démocratie libérale, au multilatéralisme et à un ordre international fondé sur des règles prévisibles.

L’enjeu n’est donc pas simplement de mettre des ressources en commun, mais de les transformer en une véritable capacité de décision. Une économie peut être très ouverte tout en restant vulnérable si elle dépend excessivement d’un seul fournisseur, d’une seule technologie ou d’un seul marché. L’interdépendance n’est pas nécessairement une faiblesse ; elle le devient lorsqu’il n’existe aucune solution de remplacement. Parler d’autonomie ne signifie donc pas rechercher l’autosuffisance, mais disposer d’un éventail de possibilités suffisamment large pour pouvoir choisir.

Cette logique permet de comprendre pourquoi les relations entre le Canada et l’Union européenne commencent à dépasser largement le cadre commercial. La coopération dans les domaines de la sécurité et de la défense, de l’industrie de défense, des minerais critiques, de l’énergie, de l’espace et des technologies stratégiques témoigne de l’émergence d’un partenariat dans lequel chaque partie peut renforcer les capacités de l’autre. La participation du Canada au programme européen SAFE en constitue un exemple significatif.

Mais la véritable portée de ce rapprochement réside dans ce qu’il pourrait représenter au-delà de la relation bilatérale. Si les grandes puissances concentrent à nouveau une part croissante de la capacité à définir et à faire respecter les règles du système international, les puissances intermédiaires se trouvent face à deux possibilités. Elles peuvent accepter que leur marge de manœuvre dépende des décisions des acteurs les plus puissants. Ou elles peuvent chercher à élargir collectivement cette marge de manœuvre.

Ce qui est intéressant, c’est que cette seconde option ne nécessite pas la création d’un nouveau bloc. Si le problème réside dans la concentration du pouvoir, la solution peut difficilement consister à reproduire cette concentration à plus petite échelle. Il s’agit plutôt de développer une coopération suffisamment étroite pour agir ensemble lorsque les intérêts convergent, sans transformer cette coopération en une nouvelle structure rigide de confrontation.

Cette approche ouvre la voie à un modèle plus souple, fondé sur des réseaux et des coopérations à géométrie variable. Le Japon, l’Australie, la Corée du Sud et la Nouvelle-Zélande pourraient participer à un tel réseau dans des domaines précis, qu’il s’agisse des technologies, de l’énergie, de la défense, de la sécurité des chaînes d’approvisionnement ou de l’élaboration de normes. Dans un monde moins bipolaire, la puissance peut s’exercer de plus en plus à travers des relations qui se chevauchent et des coalitions flexibles, plutôt qu’au sein de blocs permanents.

À cet égard, l’Europe possède une expérience particulièrement pertinente. L’Union européenne est née de l’idée que différents pays pouvaient transformer leurs ressources individuelles en une capacité collective supérieure grâce aux institutions, aux règles communes et à l’interdépendance. Le paradoxe actuel est que la défense de ce modèle dans un monde plus concurrentiel exige des capacités qui, pendant longtemps, avaient été jugées moins nécessaires : des capacités industrielles, énergétiques, technologiques et militaires.

La question est donc de savoir comment transformer des valeurs partagées en une véritable capacité d’action, sans renoncer aux principes sur lesquels elles reposent. Cela nous oblige également à reconsidérer ce que nous entendons par « Occident ». Le Canada et l’Europe restent des alliés des États-Unis et partagent avec Washington des valeurs et des intérêts fondamentaux. Mais cela ne signifie pas qu’ils doivent toujours dépendre des mêmes solutions. Un renforcement des capacités européennes et canadiennes ne doit pas nécessairement constituer une alternative aux États-Unis ; il peut au contraire permettre d’élargir les choix disponibles lorsque les intérêts ne coïncident pas entièrement.

Et c’est peut-être là que réside la clé de l’ensemble du processus. L’autonomie ne consiste pas à pouvoir tout faire seul, mais à ne pas devoir dépendre d’autrui pour prendre ses propres décisions. Une puissance intermédiaire ne disposera jamais des ressources d’une superpuissance, mais plusieurs puissances intermédiaires peuvent mettre suffisamment de moyens en commun pour élargir considérablement leur marge de manœuvre collective.

L’alliance potentielle entre le Canada et l’Union européenne constitue, en ce sens, une expérience d’une importance considérable. Non seulement parce qu’elle pourrait renforcer deux économies et deux sociétés démocratiques face à un environnement international de plus en plus incertain, mais aussi parce qu’elle pourrait offrir un modèle montrant comment les puissances intermédiaires peuvent agir dans un système dominé par des acteurs beaucoup plus puissants.

Dans un monde qui se demande à nouveau qui dispose d’une puissance suffisante pour définir les règles, le Canada et l’Europe peuvent démontrer que ceux qui ne cherchent pas à dominer le système peuvent néanmoins, grâce à la coopération, acquérir une capacité d’action suffisante pour déterminer leurs propres choix.

C’est peut-être là que réside la véritable force des puissances intermédiaires : non pas devenir elles-mêmes de grandes puissances, mais faire en sorte que le monde ne soit pas organisé exclusivement autour de celles-ci.

First published in: Generalitat de Cataluña. Departament d'Acció Exterior i Unió Europea. Centre d'Estudis de Temes Contemporanis Original Source
Revista IDEES

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IDEES est le magazine en ligne consacré aux enjeux contemporains, édité par le Centre d'études contemporaines, un groupe de réflexion interne au gouvernement de Catalogne. Le magazine aborde les principaux défis et débats mondiaux contemporains à travers le regard d'experts internationaux de renom.

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