Taliban strategy of controlled chaos former Taliban fighters return arms

Paralyser l’État : la stratégie des talibans, fondée sur un chaos contrôlé

La chute de Kaboul et le retour au pouvoir des talibans afghans en août 2021 n’ont pas mis fin à la crise afghane de longue date ; ils l’ont au contraire transformée en un défi encore plus complexe, tant pour l’ensemble de la population afghane que pour les dirigeants talibans eux-mêmes. Le mouvement a dû passer du statut d’insurrection agile à celui d’un État censé fonctionner. Près de trois ans plus tard, il apparaît clairement que la stratégie des talibans pour maximiser leur pertinence ne repose pas sur la construction d’une nation prospère, mais sur une paralysie dangereuse et calculée. Tant sur le plan interne, à travers des politiques sociales draconiennes, que sur le plan externe, par des provocations diplomatiques et militaires, le régime actuel place son idéologie au-dessus des intérêts de la population. Cette approche, récemment mise en lumière par un affrontement meurtrier avec le Pakistan, puissance nucléaire, menace de figer l’Afghanistan dans un état de crise permanente, sacrifiant l’avenir de son peuple à la pureté idéologique et à la survie du régime.

L’énigme pakistanaise : une manœuvre calculée

La récente escalade le long de la ligne Durand avec le Pakistan a rappelé avec force la fragilité de la posture extérieure des talibans. Les échanges de tirs, incluant des frappes aériennes à l’intérieur du territoire afghan et des bombardements au mortier, ayant causé des victimes des deux côtés, ne constituaient pas un affrontement entre forces égales. Le Pakistan dispose de l’une des armées les plus importantes et les plus aguerries au monde, soutenue par un arsenal nucléaire. Ses capacités militaires conventionnelles — d’une force aérienne moderne à une artillerie et des blindés sophistiqués — ne sont en rien comparables aux forces talibanes, limitées, essentiellement basées sur l’infanterie, sans force aérienne, avec une défense antiaérienne quasi inexistante et des structures de commandement et de contrôle rudimentaires.

S’engager dans un tel conflit, même brièvement, peut sembler suicidaire pour les talibans. Pourtant, c’est précisément là que se manifeste leur mentalité insurrectionnelle. Leur force ne réside pas dans une confrontation directe avec la puissance pakistanaise, mais dans l’exploitation de l’asymétrie. Une guerre conventionnelle serait perdue d’avance, mais un conflit de basse intensité le long de la frontière, appuyé sur leur proximité idéologique avec certaines factions du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), constitue un instrument d’influence. Le cessez-le-feu qui a suivi, négocié par des canaux officieux impliquant la Turquie et le Qatar, fut un retrait tactique, non une capitulation stratégique.

Immédiatement après la trêve, la direction talibane s’est sentie contrainte de fournir des explications à sa propre population. Cette gestion du récit est essentielle. Elle souligne que l’audience principale du régime reste sa base idéologique dure ainsi que l’ensemble de la population afghane, encore marquée par la peur de la domination étrangère. L’épisode dans son ensemble fut une mise en scène à haut risque, destinée à afficher la défiance afin de consolider la légitimité interne, tout en évitant une guerre à grande échelle qui aurait été catastrophique pour un régime encore fragile. Pour le Pakistan, les coûts d’un tel conflit seraient considérables — perturbations économiques, crise massive de réfugiés et déstabilisation accrue de ses régions occidentales déjà sensibles. Pour l’Afghanistan, l’enjeu serait existentiel, conduisant à un effondrement immédiat de l’État et à une catastrophe humanitaire.

Paralysie interne : la guerre contre la moitié de la population

La politique intérieure des talibans est tout aussi catastrophiquement autodestructrice. L’exemple le plus frappant de cette paralysie étatique est l’éradication systématique des droits des femmes, en particulier l’accès à l’éducation. En interdisant aux filles l’enseignement secondaire et universitaire, les talibans n’imposent pas seulement un code social brutal ; ils paralysent activement le potentiel même de l’État.

Cette politique prive effectivement le pays de la moitié de son capital humain. Elle condamne l’Afghanistan à un avenir avec moins de médecins, d’ingénieurs, d’enseignants et d’administrateurs, compromettant presque toute perspective de développement économique à long terme et de progrès social. Le système de santé, déjà à bout de souffle, ne peut fonctionner sans personnel féminin dans une société régie par la ségrégation des genres. Il ne s’agit pas simplement de répression, mais d’un crime institutionnalisé contre l’humanité. Par décret, le régime se prive lui-même de la main-d’œuvre qualifiée indispensable au bon fonctionnement de la société. Il instaure ainsi une société paralysée et contrôlée, où la domination idéologique prime sur la capacité fonctionnelle de l’État.

L’équilibre géopolitique fragile : le regard prudent de Pékin et de Moscou

L’isolement des talibans n’est toutefois pas total. Leurs relations avec la Chine et la Russie relèvent d’alliances pragmatiques de circonstance, assorties de conditions tacites. Pékin s’intéresse avant tout à la stabilité, condition préalable à une éventuelle intégration de l’Afghanistan dans l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie, notamment comme extension du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). La Chine valorise l’engagement des talibans à ne pas accueillir de séparatistes ouïghours et offre en échange une coopération économique et diplomatique. Toutefois, l’instabilité interne persistante — qui a déjà compromis un important accord d’extraction pétrolière — ainsi que les liens avec des groupes comme le TTP, qui menacent le Pakistan, incitent Pékin à la prudence.

De même, la Russie cherche à utiliser les talibans comme rempart contre l’expansion de l’État islamique – Province du Khorasan (EI-K), qu’elle perçoit comme une menace pour ses alliés d’Asie centrale. Moscou coopère avec les talibans en matière de partage de renseignements, mais, à l’instar de la Chine, refuse de leur accorder une reconnaissance diplomatique pleine et entière. Les deux puissances mènent une stratégie de long terme, offrant un niveau d’engagement suffisant pour éviter l’effondrement total de l’État afghan, mais insuffisant pour légitimer les dérives les plus graves du régime. Elles investissent dans l’idée d’un Afghanistan stable, non nécessairement dans le modèle de gouvernance taliban.

La soif de reconnaissance et l’ombre des sanctions

Le dilemme central des talibans réside dans leur soif désespérée de reconnaissance internationale afin de se libérer du poids des sanctions. Les avoirs gelés à l’étranger, l’effondrement du système bancaire formel et une économie dépendante de l’aide internationale sont des conséquences directes des politiques du régime. Or, les conditions posées par la communauté internationale — formation d’un gouvernement inclusif, respect des droits humains et rupture avec les groupes terroristes — sont précisément celles que la base idéologique des talibans rejette.

Face à cette contradiction, le régime a choisi la voie d’une paralysie maîtrisée : maintenir un contrôle strict du pouvoir par la répression interne et la défiance externe, dans l’espoir de lasser la communauté internationale et d’imposer une reconnaissance selon ses propres termes. Les talibans parient sur le fait que la crainte mondiale d’un État totalement défaillant — sanctuaire pour terroristes et source incontrôlable de flux de réfugiés — finira par l’emporter sur les objections de principe à leur mode de gouvernance.

Conclusion

À une époque marquée par un profond réalignement mondial, une gouvernance étatique durable exige d’éviter l’isolement international, un fardeau qu’aucun État ne peut supporter durablement. L’orientation actuelle des talibans viole manifestement ce principe, constituant une menace multidimensionnelle pour la stabilité régionale et la sécurité mondiale. Au cœur de cette crise se trouve la priorité absolue accordée par le régime à une idéologie rigide, au détriment tant de la sécurité internationale que du bien-être de sa propre population. Cet attachement doctrinal se traduit par une politique étrangère dangereusement irresponsable, incluant un soutien actif à des groupes terroristes transnationaux tels que le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) et l’Armée de libération du Baloutchistan (BLA).

En provoquant un État doté de l’arme nucléaire comme le Pakistan, les talibans s’exposent non seulement à une riposte existentielle susceptible d’entraîner l’implication de puissances mondiales, mais démontrent également un mépris alarmant pour l’équilibre sécuritaire régional. Cette agressivité extérieure est aggravée par une politique étrangère limitée à un alignement conditionnel avec la seule Russie et la Chine, un modèle inadapté à la nature fluide et transitionnelle des dynamiques de pouvoir contemporaines.

Les conséquences de cette rigidité idéologique sont tout aussi catastrophiques sur le plan interne. Le peuple afghan en paie le prix le plus lourd, vivant sous un régime de terreur et une économie en ruine. Une crise alimentaire profonde laisse des millions de personnes sous-alimentées et désespérées. Cette souffrance interne massive ne constitue pas seulement une tragédie humanitaire ; elle engendre activement une menace pour la paix mondiale. Une population affamée, marginalisée et radicalisée devient un terrain fertile pour le recrutement par des réseaux terroristes internationaux. À mesure que la misère s’aggrave, le risque augmente de voir l’Afghanistan exporter non seulement une inspiration idéologique, mais aussi des combattants aguerris et désespérés, capables de déstabiliser des régions bien au-delà de ses frontières.

Ainsi, la préférence des talibans pour l’idéologie au détriment d’une gouvernance pragmatique crée un cercle vicieux. Cette trajectoire est insoutenable et ne promet que davantage de dévastation pour l’Afghanistan et un danger accru pour le reste du monde.

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Références
CARNEGIE ENDOWMENT FOR INTERNATIONAL PEACE.(2023). Russia’s Growing Ties With Afghanistan Are More Symbolism Than Substance https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2023/09/russias-growing-ties-with-afghanistan-are-more-symbolism-than-substance?lang=en HUMAN RIGHTS WATCH.(2024 Taliban’s Attack on Girls’ Education Harming Afghanistan’s Future https://www.hrw.org/news/2024/09/17/talibans-attack-girls-education-harming-afghanistans-future LOWY INSTITUTE.(2025). Afghanistan must tread a narrow path to stability https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/afghanistan-must-tread-narrow-path-stability NiKKEI ASIA. (2025). Taliban cancel oilfield deal with Chinese in Afghanistan's north https://asia.nikkei.com/economy/taliban-cancel-oilfield-deal-with-chinese-in-afghanistan-s-north SCIENCE DIRECT Update on the state of food security and safety in Afghanistan: A review https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2949824425001545 WILSON CENTER.(2024) Mining for Influence: China's Mineral Ambitions in Taliban-Led Afghanistan https://www.wilsoncenter.org/blog-post/mining-influence-chinas-mineral-ambitions-taliban-led-afghanistan
First published in: World & New World Journal
Sajad Ahanger

Sajad Ahanger

Sajad Ahanger est un écrivain occasionnel, poète et analyste politique basé au Cachemire. Il poursuit actuellement un master en communication et journalisme à l'université du Cachemire.

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