Introduction
La région arctique, située au-dessus de 66,5° de latitude nord et s’étendant sur environ 14,5 millions de kilomètres carrés, comprend l’océan Arctique, les mers environnantes et les territoires nordiques de huit États arctiques : le Canada, le Danemark (via le Groenland), la Finlande, l’Islande, la Norvège, la Russie, la Suède et les États-Unis. Avec la fonte des glaces ouvrant des routes maritimes critiques comme la Route maritime du Nord (Northern Sea Route, (NSR) et débloquant l’accès à des ressources vitales, l’intérêt mondial pour la région s’est intensifié. La gouvernance reste limitée aux États arctiques au sein du Conseil de l’Arctique, tandis que des pays non-arctiques comme l’Inde ont un statut d’observateur sans droits de vote.
L’Inde, malgré sa distance géographique, a un intérêt stratégique dans l’Arctique pour la collaboration scientifique, la recherche climatique et l’accès aux minéraux critiques. En tant qu’observateur permanent depuis 2013, elle a établi la station de recherche Himadri à Svalbard (78°55′N, 11°56′E) et l’observatoire IndARC dans le fjord de Kongsfjorden. Cependant, son influence est limitée par des contraintes structurelles et une concurrence croissante de la part de la Chine, qui cherche activement un accès à l’Arctique à travers sa Route de la Soie polaire. Cet article soutient que la diplomatie scientifique peut servir de levier clé pour l’Inde afin d’approfondir son engagement, d’améliorer sa présence stratégique et d’aligner l’accès à l’Arctique sur ses objectifs plus larges en matière d’énergie et de sécurité climatique.
Importance stratégique
La région arctique n’est plus une périphérie lointaine et gelée des masses terrestres mondiales, elle est devenue un enjeu de politique des ressources, d’urgence climatique et d’escalade militaire. Autrefois définie par son éloignement, la région accueille aujourd’hui une convergence intensifiée de perturbations climatiques, d’accès minéral et de rivalité géostratégique. Alors que la glace arctique recule à des taux sans précédent, la région ouvre de nouvelles routes de navigation et expose des réserves précieuses de minéraux critiques tels que le lithium, le cobalt, les éléments des terres rares et le cuivre, qui sont des ressources cruciales pour la transition énergétique mondiale verte.
Implication et présence indiennes
L’intérêt officiel de l’Inde pour l’Arctique a commencé avec sa première expédition en 2007 et s’est depuis développé avec la création de la station de recherche Himadri (2008)3, de l’observatoire IndARC (2014)4 et d’une série de collaborations de recherche bilatérales. La politique arctique de l’Inde, publiée en 2022, a officialisé son intention de participer à la coopération scientifique, économique et environnementale à travers six piliers thématiques : la recherche, la protection de l’environnement, l’exploration des ressources, la logistique, la gouvernance et le renforcement des capacités.
Malgré ces efforts, le statut d’observateur de l’Inde au Conseil de l’Arctique ne lui accorde aucun droit de vote et une influence limitée sur l’élaboration des politiques. Cette limitation structurelle est exacerbée par l’affirmation stratégique croissante de la Chine et de la Russie. Les deux pays ont développé des infrastructures à double usage dans l’Arctique, notamment le statut autoproclamé d’« État proche de l’Arctique »5 et la militarisation de son flanc nord par la Russie. Pour l’Inde, cela présente à la fois des défis et des opportunités. L’importance croissante de l’Arctique s’entrecroise avec les priorités nationales de l’Inde dans des domaines vitaux, tels que :
a) Sécuriser des données pertinentes pour le climat afin de comprendre et d’atténuer les modèles de moussons et d’inondations par débordement des lacs glaciaires (GLOF).
b) Accéder à des minéraux critiques pour son objectif de zéro émission nette d’ici 2070 et pour l’industrialisation verte.
Importance stratégique de l’Arctique pour l’Inde
Les dynamiques géo-environnementales de l’Arctique ont des conséquences profondes pour l’Inde. La fonte accrue des calottes glaciaires du Groenland et de l’Arctique contribue à l’élévation du niveau de la mer et aux fluctuations de la variabilité de la mousson par le biais de changements dans les modèles d’ondes planétaires. La station Himadri à Ny-Alesund et l’amarre IndArc offrent à l’Inde un aperçu unique de ces processus, alimentant les modèles de prévisions météorologiques à long terme via les pipelines NCPOR-ISRO.
Sur le plan diplomatique, en tant que seul observateur climatique du Sud global, le partage de données par l’Inde provenant des observatoires arctiques renforce sa crédibilité au sein de forums tels que le Groupe de travail sur la protection de l’environnement du Conseil de l’Arctique et les Réseaux d’observation durables de l’Arctique (SAON).
Débloquer des corridors maritimes comme le NSR et le CVMC pourrait réduire le temps de navigation de l’Europe depuis l’Asie d’environ 40 à 50 %, générant des dividendes économiques. La marine indienne et le commerce maritime bénéficient de la familiarité avec la route arctique, tandis que le positionnement mondial de l’Inde est renforcé par la coopération maritime. Cela démontre l’importance de l’Arctique pour le climat, l’économie et la diplomatie. Naviguer dans l’architecture maritime en mutation pourrait redéfinir le commerce mondial à travers des corridors comme le NSR et le Corridor Maritime Chennai-Vladivostok (CVMC).8
Politique indienne et lacunes stratégiques
L’engagement de l’Inde dans l’Arctique est encore relativement naissant en termes de littérature internationale mais prend de l’importance stratégique. Les contributions les plus fondamentales incluent des revues de politique par le ministère indien des Sciences de la Terre (2022), des rapports scientifiques du Conseil de l’Arctique et des documents blancs multilatéraux par des think tanks et des chercheurs.
a) Infrastructure scientifique et diplomatie – Le programme scientifique arctique de l’Inde, ancré par Himadri et IndARC, a contribué à des données précieuses sur la variabilité atmosphérique, les liens avec la mousson arctique et la fonte des glaciers. Selon Krishnan et al (2021), la participation de l’Inde au Comité des gestionnaires scientifiques de Ny-Alesund a facilité la collaboration entre nations avec la Norvège, l’Allemagne et le Royaume-Uni. L’utilisation des satellites ISRO pour surveiller les interactions climatiques reflète également une couche technodiplomatique de pouvoir doux.
b) Lacunes en matière de politique et de stratégie – La politique arctique de l’Inde de 2022 a constitué une étape importante, mais les universitaires critiquent son ton technocratique et son absence d’urgence géopolitique. Verma (2023) note que les six piliers de la politique sont trop opérationnels et négligent le besoin d’un composant stratégique ou de sécurité dédié. Avec la militarisation croissante de l’Arctique par la Russie et la Chine, et l’augmentation des opérations de surveillance de l’OTAN, l’Inde risque de devenir un observateur passif si la stratégie reste exclusivement axée sur la science.
c) De plus, la politique arctique de l’Inde n’a pas encore été alignée avec ses stratégies Act East ou Indo-Pacifique, manquant ainsi des synergies dans les infrastructures maritimes et les partenariats régionaux Chaudhury (2025)11.
d) Minéraux Critiques et Chaînes d’Approvisionnement Stratégiques – Les objectifs de neutralité carbone de l’Inde d’ici 2070 et la Mission Hydrogène Vert dépendent d’un accès durable au lithium, au cobalt et aux ETR (Éléments de Terres Rares). Cependant, près de 90 % du lithium et du cobalt de l’Inde proviennent de raffineries chinoises (ICWA 2024). L’Arctique, en particulier le Groenland, le Canada et la Russie, détient des réserves inexploitées. Les protocoles d’accord de l’Inde avec le Chili et l’Australie représentent des étapes importantes, mais manquent de continuité dans la diplomatie d’approvisionnement axée sur l’Arctique.
e) Compétition Sécuritaire Croissante – La réactivation par la Russie de bases soviétiques, l’introduction de systèmes de missiles hypersoniques et l’augmentation des exercices conjoints avec la Chine dans les eaux arctiques ont modifié l’équilibre des forces. Selon le CSIS (2023), cette militarisation, bien que défensive par nature, vise à dissuader l’OTAN et les incursions non arctiques. La Chine, quant à elle, a institutionnalisé ses ambitions arctiques via la Route de la Soie Polaire, des flottes de brise-glaces et des coentreprises de ressources avec la Russie. Étant donné que l’Inde manque d’une présence militaire comparable dans l’Arctique ou de capacités en mer profonde, une réponse militarisée n’est pas jugée appropriée. Au contraire, se tourner vers la diplomatie offre une stratégie influente non menaçante, en particulier parmi les acteurs arctiques neutres comme la Norvège et l’Islande.
f) De plus, la technologie GLOF de l’Inde peut être mise en avant dans des forums tels que le Forum sur le changement climatique de l’Arctique et les nouveaux nœuds climatiques de l’OTAN, alliant action humanitaire et coopération scientifique. Cela positionne l’Inde comme un partenaire actif dans la résilience climatique de l’Arctique.
La diplomatie minérale et l’autonomie énergétique verte
Les ambitions énergétiques vertes de l’Inde dépendent de l’approvisionnement fiable en lithium, cobalt, nickel et éléments de terres rares essentiels aux véhicules électriques à batterie (VEB) et aux solutions de stockage renouvelable. La Mission Nationale des Minéraux Critiques de 2023 diagnostique la dépendance quasi totale de l’Inde aux chaînes d’approvisionnement chinoises. Pour rompre cette dépendance, l’accent stratégique a été mis sur les réserves géologiquement stables de l’Arctique au Groenland, au Canada et en Sibérie. Cependant, l’accès à ces réserves minérales nécessite plus qu’une prouesse diplomatique, il exige une coopération au niveau des projets basée sur des triades scientifiques. Des protocoles d’accord Inde-Groenland devraient exister pour proposer des enquêtes conjointes sur ces minéraux avec l’Institut des Ressources Naturelles du Groenland.14
Analyse SWOT
Une analyse SWOT intégrée permet une évaluation réaliste de la trajectoire arctique de l’Inde :

Recommandations
Sur la base de l’analyse précédente, les recommandations suivantes intègrent la diplomatie scientifique, la technologie climatique et la logistique stratégique pour renforcer l’influence de l’Inde dans l’Arctique.
1. Établir un Corps de Diplomatie Indien-Arctique: Hébergé conjointement par le MEA et le MoES, l’IAEDC devrait comprendre des scientifiques, des diplomates, des océanographes et des linguistes militaires spécialisés dans les affaires arctiques. Ils dirigeront les relations institutionnelles et les missions de terrain.
2. Développer l’Infrastructure Scientifique: Améliorer la Station Himadri en un centre de recherche multilatéral en invitant des scientifiques partenaires et en permettant des projets conjoints. De plus, déployer une Équipe d’Expédition mobile GLOF Arctique-Himalaya, conçue par IIT Roorkee-NCPOR, dans 16 communautés arctiques pour l’assimilation de données pilotes. L’Inde pourrait également lancer un portail de données climatiques arctiques en accès libre harmonisé avec les satellites ISRO pour promouvoir la transparence et la collaboration scientifique.
3. Lancer l’Alliance de Recherche sur les Minéraux Verts : Avec l’approbation du NITI Aayog, former un réseau de R&D avec l’Institut des Ressources Naturelles du Groenland et des universités norvégiennes ou canadiennes pour explorer des solutions technologiques conjointes pour une extraction minérale durable.
4. Développer des Corridors Maritimes-Climatiques : Réaffecter les accords du CVMC pour inclure des centres scientifiques de surveillance climatique et des installations logistiques partagées dans les ports arctiques pendant les saisons de navigation estivale.
5. Participer à des Exercices de Sécurité Climatique : Participer ou diriger des exercices d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe (HADR) dans l’Arctique, en déployant l’expertise unique de l’Inde en matière de HADR himalayenne aux conditions arctiques.
6. Renforcer la capacité institutionnelle : Ajouter un Cellule de Mandat Arctique au NITI Aayog/DMEO pour une planification politique intégrée entre les ministères concernés. De plus, commencer un Sommet annuel sur la science Inde-Arctique, facilitant le dialogue politique, la collaboration en sciences minérales, le partage de technologies climatiques et des bourses pour les jeunes et les étudiants, principalement basées sur la recherche et l’éducation arctiques.
Conclusion et portée pour de futures recherches
Le statut d’observateur de l’Arctique de l’Inde offre une ouverture unique mais limitée. En utilisant la diplomatie scientifique comme instrument central, l’Inde peut transformer une présence passive dans l’Arctique en influence stratégique sans chercher de droits de vote ou un renforcement militaire.
La stratégie axée sur la science permet à l’Inde de :
1. Réaliser des modélisations résistantes au climat et une synchronisation pour les régions himalayenne et arctique.
2. Sécuriser l’accès aux minéraux progressivement par le biais d’une diplomatie des ressources transparente et axée sur les partenariats.
3. Enrichir la connectivité maritime via les corridors CVMC/NSR soutenus par un partage de données conjoint.
4. Préserver l’autonomie stratégique tout en alignant les objectifs climatiques et de développement avec les normes de gouvernance mondiale.
À travers des études de cas sur la modélisation des GLOF, l’exploration minérale conjointe et les corridors climatiques maritimes, l’Inde peut opérationnaliser une influence durable de puissance douce. Ces initiatives renforcent les ambitions écologiques de l’Inde et aident à déconnecter les intrants critiques et militaires des acteurs dominants comme la Chine.
De futures recherches pourraient examiner les cadres juridiques soutenant les droits scientifiques de l’Inde en dehors de l’Arctique, les évaluations économiques des navires de classe glace construits par l’Inde, ainsi que les systèmes d’évaluation des indicateurs de réussite des politiques dans le cadre de sa diplomatie arctique.
Dans l’ensemble, en présentant l’engagement arctique comme une extension d’une diplomatie résiliente face au climat et démilitarisée, l’Inde apparaît comme un acteur clé dans la gouvernance polaire, qui est déterminée par la science climatique, la recherche, l’échange de données, la transparence ainsi que des relations diplomatiques mutuellement bénéfiques avec les membres du Conseil de l’Arctique et ses membres observateurs.
