Farmer African girl walking in farm field in Chad N'Djamena travel, located in Sahel desert and Sahara. Hot weather in desert climate on the Chari river in Africa.

L’exclusion financière comme catalyseur de l’insécurité humaine : Une analyse sensible au genre des politiques de finance climatique dans la région du Sahel

Résumé

L’exclusion financière n’est pas seulement un simple symptôme de pauvreté, mais un moteur important de l’insécurité. Cet article présente une analyse sensible au genre des interconnexions entre les crises de l’exclusion financière, la vulnérabilité climatique et l’insécurité dans les États touchés par les conflits de la région du Sahel, comprenant le Niger, le Mali, le Burkina Faso, le Tchad, le Nigeria et le Sénégal.

Alors qu’une transition juste et résiliente vers la durabilité nécessite l’alignement des marchés financiers sur des objectifs environnementaux et sociaux, les politiques de financement climatique ne parviennent pas à atteindre les populations les plus vulnérables, en particulier les femmes et les filles, qui sont disproportionnellement affectées par le changement climatique, aggravant ainsi la fragilité systémique de la région au lieu de la réduire. Cet article vise à analyser de manière critique le décalage entre politiques et pratiques, constatant que le financement climatique international est à la fois insuffisant et structuré autour de dettes plutôt que de subventions.

Cet article utilise une approche méthodologique mixte. L’analyse qualitative repose sur une revue systématique des sources secondaires pertinentes, incluant la littérature académique, les rapports d’ONG, les notes politiques et les articles de presse, afin d’établir les liens de causalité entre les impacts climatiques, les vulnérabilités différenciées selon le genre et les dynamiques sécuritaires évolutives. L’analyse quantitative s’appuie sur la base de données Global Findex de la Banque mondiale pour mesurer l’inclusion financière, afin de quantifier l’écart entre les genres dans la possession de comptes financiers et l’utilisation des services financiers numériques dans les pays étudiés. L’indice ND-GAIN (Notre Dame Global Adaptation Initiative) sera utilisé pour cartographier les zones de forte vulnérabilité climatique en corrélation avec une faible inclusion financière, et les données ACLED permettront de relier l’exclusion financière au nombre et à l’intensité des conflits enregistrés dans la région.

Cet article vise à contribuer au thème de la finance verte inclusive en fournissant des preuves empiriques des politiques actuelles et en proposant un nouveau cadre pour un financement climatique sensible au genre.

Mots-clés : Genre, financement climatique, exclusion financière, transition juste, insécurité humaine, région du Sahel

Introduction

La région du Sahel se trouve à un carrefour critique de crises extrêmes, combinant vulnérabilité climatique, fragilité socio-économique récurrente et insécurité induite par les activités de groupes extrémistes violents (Cepero et al., 2021). Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC/IPCC) a identifié la région comme un point chaud mondial, avec des températures qui augmentent 1,5 fois plus rapidement que la moyenne mondiale et des précipitations de plus en plus irrégulières (IPCC, 2014).

Ces dernières années, l’instabilité climatique a directement menacé les moyens de subsistance agricoles et pastoraux de la région, amplifiant les vulnérabilités socio-économiques existantes telles que la pauvreté et exacerbant le cycle sans fin de déplacement et de conflit dans la région (Cepero et al., 2021).

La région est aujourd’hui l’une des plus pauvres et écologiquement dégradées au monde, avec plus de 40 % de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté (Alliance Sahel, 2025a). Cette perturbation écologique rend extrêmement difficile pour les ménages de faire face aux chocs récurrents, entraînant une persistance de la pauvreté et des risques accrus d’instabilité.

Le changement climatique dans le Sahel agit comme un multiplicateur de menaces et non comme une cause directe de conflit. En tant que multiplicateur de menaces, il amplifie la fragilité existante de la région. Certaines recherches l’identifient comme un facteur aggravant les problèmes sociaux sous-jacents affectant les moyens de subsistance quotidiens des populations (Crawford, 2015), tels que la dégradation des moyens de subsistance, les déplacements massifs et la rareté des ressources.

La région du Sahel dépend largement de l’agriculture et du pastoralisme : plus de 90 % de la population dépendent de l’agriculture pluviale et de l’élevage pour leur subsistance, en particulier dans les zones touchées par l’insécurité (Alliance Sahel, 2025a). La dégradation généralisée des terres agricoles et la réduction excessive des ressources en eau due à la chaleur extrême et aux sécheresses prolongées ont un impact majeur sur les économies locales (Alliance Sahel, 2025b).

Ces conditions facilitent cependant le recrutement de groupes armés dans la région. Les femmes et les filles rejoignent parfois volontairement ces groupes et sont exploitées à la suite de tensions intercommunautaires, alimentant ainsi l’insécurité à plus grande échelle dans la région (ICG, 2016).

Au-delà du concept de « guerres climatiques » (De Sherbinin et al., 2015), cet article explore comment le stress environnemental dénoue les problèmes sociaux et économiques et rend les communautés mal desservies plus vulnérables à l’exploitation et aux conflits.

Dans la région du Sahel, selon les données existantes, les femmes et les filles supportent le fardeau le plus lourd des crises climatiques et des conflits (OCDE, 2020). La lutte pour des ressources de plus en plus rares, telles que l’eau et la nourriture, a des effets en cascade sur leur vie. En raison des précipitations irrégulières et des sécheresses prolongées, de nombreuses sources d’eau, notamment dans les zones désertiques du Niger, du Nigeria et du Mali, s’assèchent, obligeant les femmes et les filles à parcourir de plus longues distances pour accéder à de l’eau potable pour leurs besoins quotidiens (Itriago, 2025). Ce temps de déplacement accru augmente leur charge physique et temporelle et les expose à un risque élevé de harcèlement et de violence basée sur le genre (Desai et Mandal, 2021). En outre, le temps consacré à la recherche de ces ressources – ou leur absence – peut également compromettre les perspectives d’éducation des filles en raison d’une fréquentation scolaire réduite. Cela pourrait à son tour limiter leur participation à d’autres activités créatives et productives, réduisant ainsi leur capital humain et leur résilience économique future.

Ce cycle montre donc comment les problèmes environnementaux, tels que les sécheresses, peuvent affecter directement la sécurité et les droits humains avec une victimologie spécifique et genrée. Notamment, l’accès insuffisant à l’eau potable rend la gestion de l’hygiène menstruelle particulièrement difficile pour les femmes et les filles (OMS, 2014). Cela entraîne également leur exclusion des activités sociales et des environnements éducatifs. Les impacts genrés de ce phénomène ne peuvent être sous-estimés, car ils ont des conséquences sociales lourdes et des implications économiques profondes qui limitent la capacité d’adaptation, renforçant ainsi le cycle des vulnérabilités persistantes.

Pour étayer cette analyse, ce travail s’appuie sur des données existantes qui enregistrent les niveaux de vulnérabilité de la région affectée et de sa population, afin d’illustrer l’ampleur des défis touchant particulièrement les femmes et les filles par rapport à la population masculine. L’indice ND-GAIN, qui résume la vulnérabilité d’un pays face au changement climatique et sa capacité à améliorer sa résilience, montre que tous les pays sahéliens se classent parmi les 20 % des pays les plus vulnérables au monde (ND GAIN, 2023).

Cette étude utilisera également la méthode de cartographie des échelles de vulnérabilité (Vulnerability Scale Mapping), qui intègre des données climatiques, biophysiques et socio-économiques pour identifier les points chauds – c’est-à-dire les pays présentant la vulnérabilité la plus élevée – et ainsi orienter des stratégies d’adaptation ciblées (De Sherbinin et al., 2015). Cette approche permet de passer d’une simple observation générale à une analyse détaillée et fondée sur les données de la vulnérabilité spécifique et aiguë de la région du Sahel.

Par ailleurs, ce travail met en avant la notion d’exclusion financière comme une barrière structurelle de développement de longue date. Elle constitue actuellement un catalyseur critique et souvent négligé de l’insécurité dans la région sahélienne, notamment au Niger, au Burkina Faso, au Nigeria, au Mali et au Sénégal, tous menacés par le changement climatique. L’étude soutient également qu’une approche sensible au genre est essentielle, car les charges financières et physiques liées au changement climatique et aux conflits sont disproportionnellement supportées par les femmes et les filles.

Cette recherche contribue au thème de la finance verte inclusive en fournissant des preuves empiriques sur la manière dont la finance climatique basée sur la dette compromet l’équité et la résilience. Elle analyse de manière critique comment l’exclusion financière agit comme catalyseur de l’insécurité humaine dans le Sahel à travers les politiques de finance climatique, en utilisant le cadre de la sécurité humaine, et souligne la nécessité d’aller au-delà des approches centrées sur l’État, en mettant l’accent sur le bien-être des individus et des communautés. Elle examine également comment la prédominance de la finance climatique basée sur la dette exacerbe l’insécurité en affaiblissant la capacité d’adaptation, en renforçant les inégalités et en alimentant les conflits.

Sur la base des principaux résultats, l’étude propose un cadre pour une finance climatique sensible au genre, qui priorise les subventions plutôt que les prêts, investit dans les outils financiers numériques, renforce les systèmes sociaux protecteurs adaptatifs et intègre la voix des femmes dans la conception des politiques. Cette approche n’est pas seulement une question d’équité, mais est essentielle pour construire une paix durable et la résilience dans la région du Sahel.

L’étude est structurée en huit parties : d’abord l’introduction, suivie des clarifications conceptuelles expliquant les notions clés de finance climatique, finance verte inclusive et transitions justes. Vient ensuite la revue de littérature, qui identifie les lacunes existantes dans l’étude de la finance climatique et des vulnérabilités liées au genre. Le cadre théorique repose sur le Human Security Framework pour expliquer les liens entre exclusion financière et insécurité humaine. Suit la section méthodologique, détaillant les méthodes utilisées pour cette recherche et les limites de l’étude. La sixième partie se concentre sur la discussion, développant comment l’exclusion financière agit comme catalyseur de l’insécurité humaine et soulignant les lacunes des politiques de finance climatique. La septième partie attire l’attention sur les implications pour les réformes politiques sur la base des principaux résultats de l’étude, et enfin, l’étude se conclut par une conclusion.

En examinant de manière critique les insuffisances des politiques de finance climatique à travers le prisme de l’inclusion financière sensible au genre, cette recherche enrichit la littérature en offrant une compréhension plus nuancée de ce qu’exige réellement une transition juste et résiliente. Elle va au-delà du traditionnel focus sur l’instabilité macroéconomique et montre comment l’absence d’accès aux outils financiers fondamentaux au niveau des ménages et des communautés compromet directement la capacité d’adaptation et alimente, à son tour, les crises sociales et sécuritaires.

Clarifications conceptuelles

Finance climatique

Selon Wong (2016), la finance climatique est généralement définie comme les flux financiers mobilisés par les pays industrialisés vers les pays en développement afin de soutenir les mesures d’adaptation et d’atténuation du changement climatique. Les fonds climatiques varient selon les besoins et les localisations ; de manière générale, le concept fait référence aux ressources financières allouées à différents niveaux – local ou international, transnational, public, privé ou issu de sources alternatives – destinées à soutenir ou à traiter les enjeux liés au changement climatique (Wong, 2016).

Le concept de finance climatique est central dans l’Accord de Paris de 2015, lequel précise l’engagement des institutions internationales et des pays développés à fournir des ressources financières pour aider les pays en développement à atteindre leurs objectifs climatiques (UNFCCC, 2021). Dans la région du Sahel, par exemple, la finance climatique remplit deux fonctions principales et interconnectées : la mitigation, c’est-à-dire les actions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) pour ralentir le réchauffement climatique, et l’adaptation, qui comprend les efforts pour renforcer la résilience des infrastructures, des communautés, des économies et des écosystèmes, afin de leur permettre de s’ajuster aux effets négatifs actuels et anticipés du changement climatique.

Il est important de noter que la finance climatique a été politisée ces dernières années, en raison des divergences et tensions entre pays développés et pays en développement, la plupart des fonds d’adaptation étant accordés sous forme de prêts concessionnels plutôt que de subventions. Cela entraîne des réductions budgétaires et un affaiblissement de l’État-providence dans les pays moins développés, qui doivent honorer le remboursement de ces prêts. La réduction des dépenses sociales impacte négativement les femmes, accentuant ainsi les inégalités de genre.

La pertinence et la composition de la finance climatique, en tant que prêts ou subventions, et surtout son utilisation pour l’adaptation dans les États fragiles du Sahel, constitue la principale critique de cet article.

Finance verte inclusive

Le concept de finance verte inclusive (Inclusive Green Finance, IGF) est apparu comme une approche combinant inclusion financière et finance verte, visant à aider les populations vulnérables à s’adapter aux chocs climatiques et à les atténuer dans leur région, tout en favorisant une économie faible en carbone (Alliance for Financial Inclusion, 2022).

Cette approche de développement durable a été conçue pour combler le lien entre pauvreté et changement climatique dans les pays affectés. La politique de finance verte permet aux groupes défavorisés, tels que les ménages à faible revenu et les micro, petites et moyennes entreprises (MPME), d’accéder à des services financiers verts, tels que les assurances climatiques et les crédits verts, afin de gérer les risques climatiques, d’accéder aux technologies durables et de contribuer au développement économique et au bien-être social. C’est une approche politique émergente et prioritaire dans de nombreux pays. La Papouasie-Nouvelle-Guinée a été le premier pays à adopter cette politique en 2023, suivie par l’Égypte, Fidji et le Bangladesh (Novak, 2025).

Dans la région du Sahel, la finance verte inclusive reste un concept émergent, encore peu adopté ou mis en œuvre, malgré son potentiel significatif pour promouvoir le développement durable et une transition juste. Des études montrent que certains pays ont tiré parti de ce cadre via des initiatives telles que le Grand Mur Vert (Great Green Wall, GGW) et des stratégies nationales incluant le soutien de l’Alliance for Financial Inclusion (AFI), mais l’adoption complète reste largement inachevée, et des politiques permettant une intégration totale de ce cadre dans la région du Sahel restent à mettre en œuvre.

Transitions justes

Le concept de transitions justes (Just Transitions) est apparu dans les années 1970 comme une notion centrée sur le travail (Wang, 2021). Au fil des années, ce concept s’est élargi et a trouvé sa place dans les débats sur le changement climatique, étant reconnu internationalement dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015. Il est pertinent car les impacts du changement climatique sur les populations sont inégalement répartis, tout comme les mesures d’atténuation, telles que l’adoption des énergies renouvelables et la fermeture des centrales fossiles. Le concept utilise une répartition « juste » pour réduire ces inégalités et assurer des résultats équitables dans la transition vers une économie à émissions nettes nulles (LSE, 2024).

L’Organisation internationale du travail (OIT) définit ce concept comme la « verdisation de l’économie de manière aussi équitable et inclusive que possible pour tous les concernés, créant des emplois décents et ne laissant personne de côté » (UNDP, 2022). Les transitions justes reposent sur quatre piliers qui influencent le climat et les économies vertes dans les pays où elles sont mises en œuvre : le soutien aux communautés vulnérables par la création d’emplois et de compétences verts, la compensation et la protection sociale des populations affectées, la diversification économique et la régénération pour atténuer les impacts socio-économiques de la transition verte.

Le concept postule que personne ne doit être laissé de côté dans la transition vers une économie faible en carbone, garantissant que les politiques environnementales ne nuisent pas de manière disproportionnée aux travailleurs ou aux communautés. Les transitions justes priorisent les investissements d’adaptation et veillent à ce que les interventions et la finance climatique atteignent les populations les plus vulnérables, telles que les petits exploitants agricoles, les femmes, les micro, petites et moyennes entreprises (MPME) et les nomades, qui manquent souvent d’accès au crédit et aux services nécessaires pour construire une résilience financière, essentielle pour favoriser la paix et réduire la vulnérabilité à l’insécurité et à l’exploitation.

Revue de littérature – Finance climatique et exclusion de genre

L’Accord de Paris et les cadres ultérieurs de financement climatique se sont engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an pour soutenir l’atténuation et l’adaptation au changement climatique dans les pays en développement (UNFCCC, 2015). Cependant, les études empiriques soulignent des insuffisances persistantes dans la mise en œuvre, les flux financiers étant souvent inférieurs aux promesses (Roberts & Weikmans, 2017). De plus, le financement climatique est principalement orienté vers des projets de mitigation dans les pays à revenu intermédiaire, tandis que les financements d’adaptation, qui concernent essentiellement le Sahel, restent limités (Pauw et al., 2016).

Divers instruments basés sur la dette dominent les flux de financement climatique, les prêts concessionnels surpassant souvent les subventions (OCDE, 2020). Ces prêts peuvent être considérés comme appropriés dans certains contextes d’États fragiles ayant une capacité fiscale limitée, mais ils aggravent la charge de la dette, limitent l’autonomie politique et accroissent l’insécurité économique (Carter et al., 2021). Cette structure sape les principes d’équité de la justice climatique.

De nombreux chercheurs soulignent que l’exclusion financière interfère avec la vulnérabilité climatique en limitant la capacité des ménages à investir dans des moyens de subsistance résilients au climat, à diversifier leurs revenus ou à accéder à des assurances contre les chocs climatiques (Demirguc-Kunt et al., 2021). Dans ces communautés locales, l’exclusion financière influence notamment l’insécurité alimentaire et l’instabilité sociale. Alors que l’exclusion financière reste répandue dans la région du Sahel, l’accès limité au crédit, à l’épargne et aux assurances réduit la capacité d’adaptation et renforce les cycles de vulnérabilité.

Les dimensions de genre de l’exclusion financière sont bien documentées. Les femmes font face à des obstacles légaux, culturels et institutionnels pour accéder aux services financiers, notamment l’absence de garanties, des lois successorales discriminatoires et l’exclusion des processus décisionnels (ONU Femmes, 2020). Le changement climatique amplifie ces vulnérabilités, les femmes étant souvent responsables de la fourniture de nourriture et d’eau, elles sont donc touchées de manière disproportionnée par les sécheresses et la rareté des ressources (ONU Femmes, 2020).

Malgré la reconnaissance mondiale de la nécessité d’une finance climatique sensible au genre, sa mise en œuvre reste faible. Les études indiquent que les voix des femmes sont souvent exclues des décisions d’allocation des financements climatiques, ce qui conduit à des politiques ne répondant pas à leurs besoins spécifiques (Schalatek et Nakhooda, 2013).

Un nombre croissant de travaux relie la vulnérabilité climatique à l’insécurité dans les États fragiles. Par exemple, Eboreime et al. (2025) soutiennent que les pressions liées au changement climatique au Sahel et au Soudan alimentent des conflits tels que les affrontements entre agriculteurs et éleveurs et d’autres conflits liés à la rareté des ressources. La dégradation des moyens de subsistance induite par le climat exacerbe les griefs, intensifie la compétition pour les ressources rares et accroît les conflits (Hendrix et Salehyan, 2012). Dans le Sahel, les chocs climatiques ont été associés à une augmentation du recrutement dans les groupes armés, à des conflits entre agriculteurs et éleveurs et à des déplacements forcés (Raleigh et Kniveton, 2012).

Il est toutefois important de noter que les études existantes n’explorent pas encore de manière adéquate le lien entre exclusion financière et insécurité humaine. Bien que le financement climatique soit reconnu comme un outil de résilience, la dépendance aux prêts et le manque d’accès des populations vulnérables limitent son potentiel. Cette étude vise à combler cette lacune en appliquant une approche centrée sur la sécurité humaine, qui met en lumière les intersections entre systèmes financiers, vulnérabilité climatique et modèles d’insécurité, offrant ainsi une compréhension plus holistique et sensible au genre de l’impact de l’exclusion sur les risques au Sahel. Elle enrichit la littérature en reliant la finance verte inclusive à la prévention des conflits, démontrant qu’un accès équitable aux subventions et aux outils financiers numériques peut réduire l’insécurité tout en renforçant la résilience.

Cadre théorique – Le concept de sécurité humaine

Cette étude adopte le cadre théorique de la sécurité humaine pour analyser le lien entre exclusion financière, vulnérabilité climatique et insécurité humaine au Sahel. La sécurité humaine est apparue comme un paradigme qui déplace l’attention des notions de sécurité centrées sur l’État vers la protection et l’autonomisation des individus (Rothschild, 1995 ; Gasper, 2005). Contrairement à la sécurité traditionnelle, qui met l’accent sur l’intégrité territoriale et les menaces militaires, la sécurité humaine englobe plusieurs dimensions du bien-être, notamment la sécurité économique, environnementale, sanitaire, alimentaire et des moyens de subsistance (O’Brien & Leichenko, 2008).

La sécurité humaine met en avant deux libertés fondamentales : la liberté de la peur et la liberté du besoin (Taylor, 2004). La liberté de la peur concerne la protection contre la violence et les conflits, tandis que la liberté du besoin se rapporte à l’accès aux ressources, aux moyens de subsistance et aux opportunités. Au Sahel, l’exclusion financière compromet ces deux libertés. Sans accès aux services financiers, les communautés voient leur capacité à s’adapter aux chocs climatiques réduite, la pauvreté accrue et le risque de conflit amplifié.

Le cadre de la sécurité humaine est particulièrement pertinent pour la finance climatique car il met en évidence les insécurités qui apparaissent lorsque les stratégies d’adaptation et de résilience ne parviennent pas aux populations vulnérables. En se concentrant sur les individus plutôt que sur les États, il révèle les inégalités des modèles de financement basés sur la dette, qui accroissent la vulnérabilité au lieu de la réduire. Les chercheurs soutiennent que la sécurité humaine représente une fusion entre développement et sécurité, reconnaissant que la paix durable dépend de la prise en compte des facteurs structurels de vulnérabilité (Duffield, 2006).

Il est important de souligner que la dimension de genre est centrale dans l’approche de la sécurité humaine. Les femmes du Sahel font face à des obstacles structurels à l’inclusion financière, à la propriété foncière et au pouvoir décisionnel. Ces barrières augmentent leur exposition aux risques climatiques et limitent leur capacité d’adaptation. Une analyse de la sécurité humaine sensible au genre fournit donc des informations essentielles sur la manière dont les politiques de financement climatique doivent être restructurées pour promouvoir l’équité et la résilience.

Méthodologie

Cet article adopte une approche mixte impliquant à la fois la collecte de données qualitatives et quantitatives afin de fournir une analyse complète et approfondie du sujet, avec une approche analytique comparative de six pays de la région du Sahel, à savoir le Nigeria, le Niger, le Burkina Faso, le Mali, le Tchad et le Sénégal. Le choix de ces pays est motivé par leur vulnérabilité au changement climatique et aux conflits, contexte dans lequel les financements et politiques climatiques sont implantés. La méthode d’analyse thématique est utilisée pour traiter les données issues de différentes sources et reflète également la réalité de l’exclusion financière des femmes dans la région sélectionnée, tout en montrant comment elle alimente l’insécurité.

L’analyse qualitative consiste en une revue ciblée des sources secondaires pertinentes, y compris la littérature académique, les rapports d’ONG, les notes de politique et les articles de presse, afin d’établir les liens causaux entre les impacts climatiques, les vulnérabilités liées au genre et l’évolution des dynamiques de sécurité. La base de l’analyse qualitative repose sur l’examen d’articles scientifiques et de rapports sur la vulnérabilité au climat et l’insécurité au Sahel, ainsi que sur des notes de politique et d’autres documents pertinents d’organisations telles qu’Oxfam, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), ONU Femmes, entre autres. Ces ressources permettent de contextualiser les données au regard des événements récents et des politiques mises en œuvre.

L’analyse quantitative s’appuie sur les données de la Global Findex Database de la Banque mondiale sur l’inclusion financière. Elles seront utilisées pour quantifier l’écart entre les sexes en matière de possession de comptes financiers et d’utilisation des services financiers numériques dans les pays étudiés de la région du Sahel. Ces données constituent une source primaire et offrent un aperçu concret sur la possession de comptes, les paiements numériques, l’épargne et le recours au crédit, avec un accent particulier sur la ventilation par sexe et par localisation. Elles permettent de mesurer l’écart entre les sexes et de suivre l’adoption des outils financiers numériques dans la région. L’indice ND-GAIN (Notre Dame Global Adaptation Initiative) sera utilisé pour mesurer et cartographier les zones de forte vulnérabilité au changement climatique et leur préparation à améliorer leur résilience face à l’exclusion financière. Les données issues de l’Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) servent à quantifier le niveau d’insécurité humaine en suivant le nombre d’attaques armées et de décès dans les régions étudiées, établissant ainsi une corrélation tangible entre l’exclusion financière et l’insécurité.

Limites de l’étude

Cette étude se concentre sur les pays de la région du Sahel en raison de leur statut de zone critique pour la fragilité climatique et le terrorisme. De plus, ces pays obtiennent des scores élevés dans l’indice ND-GAIN de vulnérabilité climatique et présentent une instabilité persistante. La période des données quantitatives se concentre sur 2021–2022, correspondant à la dernière période de publication des données sur l’inclusion financière de la Banque mondiale pour ces pays du Sahel, certains ayant été enquêtés en 2021 et d’autres en 2022. Bien que cela assure que les données soient les plus récentes pour une analyse comparative régionale, cela limite l’analyse des tendances de l’inclusion financière et de l’impact des politiques depuis 2023.

Cependant, cette contrainte temporelle ne remet pas en cause la contribution principale de l’étude, qui vise à utiliser les résultats clés pour proposer un cadre politique systémique pour une finance sensible au genre, basé sur les vulnérabilités établies et l’efficacité des programmes. Les limites générales de l’étude incluent les défis inhérents à l’établissement d’une causalité directe entre le statut financier macroéconomique et l’incidence des conflits au niveau micro dans des environnements sécuritaires complexes, ce qui nécessite de la prudence lors de l’interprétation des corrélations dérivées d’indices agrégés tels que ACLED et ND-GAIN.

Finance climatique et transitions justes au Sahel

Dans la région du Sahel, la question des transitions justes est cruciale en raison de la forte dépendance à l’agriculture, à l’élevage et à d’autres formes de moyens de subsistance informels, sensibles au climat et structurellement marginalisés (Newell et Maulvaney, 2013). Dans ce contexte, le concept de transition juste garantit une évolution vers des économies à faible émission de carbone et résilientes au climat, en accordant une attention particulière aux groupes vulnérables. La transition juste met l’accent sur l’utilisation accrue de la technologie et sur des investissements améliorés afin de soutenir des politiques financières redistributives, assurant que la finance climatique ne renforce pas les inégalités existantes.

La plupart des mécanismes de financement climatique existants au Sahel, tels que le Green Climate Fund (GCF), ne soutiennent pas suffisamment les transitions justes. Les instruments basés sur les prêts excluent souvent les petits exploitants agricoles, les entrepreneuses et les jeunes qui n’ont pas de garanties ou d’accès aux institutions bancaires formelles. Cette exclusion financière compromet non seulement la capacité d’adaptation, mais perpétue également les cycles de pauvreté et d’insécurité. Une approche de transition juste requiert des financements sous forme de subventions, des instruments concessionnels adaptés aux communautés vulnérables et des structures de gouvernance participative intégrant les connaissances et priorités locales (Heffron et McCauley, 2018).

Pour aligner le concept de finance climatique avec la transition juste au Sahel, il est nécessaire de prendre en compte les dynamiques de genre liées au travail et aux moyens de subsistance. Les femmes représentent la majorité de la main-d’œuvre agricole mais rencontrent des obstacles systémiques à l’accès aux finances. La finance climatique investissant dans les coopératives de femmes, l’inclusion numérique et l’agriculture intelligente face au climat a le potentiel de réduire la marginalisation économique et les risques sécuritaires. Ainsi, les transitions justes représentent non seulement une voie vers la durabilité, mais également une stratégie de sécurité fondée sur la dignité humaine, l’équité et la résilience.

Tableau 1 : Classement de la vulnérabilité climatique des États saheliens sélectionnés

Table1 4

Source : Compilé par l’auteur à partir des données de l’Indice ND-GAIN, 2023

Défis du financement climatique inclusif en matière de genre au Sahel

Le déficit de financement pour l’adaptation

Une critique basée sur les données des flux actuels de financement climatique vers le Sahel révèle un écart frappant entre les engagements déclarés et la mise en œuvre réelle. Selon Oxfam, entre 2013 et 2019, la région d’Afrique de l’Ouest, incluant le Sahel, a reçu au total 11,7 milliards de dollars de financement climatique international, soit une moyenne de 1,7 milliard de dollars par an. Cela correspond à seulement 4,90 dollars par personne et par an, un montant inférieur au seuil de pauvreté journalier de 5,50 dollars (Oxfam, 2022). Une comparaison approfondie avec les besoins déclarés par les pays dans leurs Contributions Déterminées au niveau National (NDC) révèle un déficit de financement pour l’adaptation de 82 %. Ce manque de financement suffisant constitue un obstacle fondamental et existentiel à la construction de la résilience climatique dans une région parmi les plus vulnérables au monde.

Figure 1 4

Figure 1 : Écarts régionaux entre les sexes dans la possession de comptes financiers en Afrique subsaharienne (2021-2022)

Source : Conçue par l’auteur à partir des données de la base de données Global Findex de la Banque mondiale

La figure 1, un graphique à barres empilées, illustre l’écart entre les sexes dans la possession de comptes financiers en Afrique subsaharienne, couvrant un total de 49 pays : 23 pays à faible revenu, 12 pays à revenu intermédiaire supérieur et 14 pays à revenu élevé. Les pays à revenu élevé sont exclus de ce graphique. Le résultat montre que 58 % des titulaires de comptes sont des hommes, contre 42 % de femmes. Cette disparité met en évidence un écart significatif entre les sexes en matière d’accès aux comptes financiers, les hommes ayant davantage de chances que les femmes de posséder ou d’accéder à des services financiers formels. Cela souligne les défis persistants auxquels les femmes sont confrontées en matière d’inclusion financière dans la région et renforce la nécessité d’interventions politiques ciblées pour réduire les inégalités de genre dans l’accès aux systèmes financiers.

Une approche centrée sur la dette

Une analyse plus approfondie de ces flux financiers révèle une faille critique et structurelle : une dépendance disproportionnée aux instruments de dette. L’analyse montre que 62 % de tous les financements climatiques destinés au Sahel entre 2013 et 2019 étaient constitués de prêts, tandis que les subventions n’ont connu qu’une augmentation modeste de 79 % (Oxfam, 2022). Cette dépendance excessive à la dette ajoute une charge supplémentaire aux nations déjà confrontées à des niveaux élevés de dette et de pauvreté. Cette situation contredit directement les principes d’une transition juste, car elle fait peser le fardeau financier de l’adaptation climatique sur les pays les moins responsables de la crise, ce qui risque d’aggraver l’endettement et de compromettre leurs objectifs de développement à long terme.

Cependant, ce document examine comment les réglementations financières liées au climat, visant à atténuer les risques systémiques, aggravent encore l’exclusion financière dans la région du Sahel. Bien que les différents efforts visant à aligner les marchés financiers sur les objectifs de durabilité soient importants, un document de travail analytique de la Banque mondiale souligne les pays confrontés à un risque élevé d’exclusion. Sans planification délibérée axée sur l’inclusion, les nouvelles règles sur la transparence ou la gestion des risques par les parties prenantes pourraient marginaliser davantage les populations vulnérables de ces États en difficulté, y compris les petits commerçants, les agriculteurs et les micro, petites et moyennes entreprises (MPME) (Dias, 2025). Ces groupes manquent souvent de systèmes formels, de connaissances financières et de capacités administratives pour se conformer à ces réglementations complexes, ce qui rend plus difficile l’accès aux financements verts dont ils ont besoin pour l’adaptation et la transition climatique. Cela crée un cercle vicieux dans lequel les politiques conçues pour atteindre les objectifs de financement climatique renforcent involontairement les inégalités et l’exclusion existantes.

Figure 2 4

Figure 2 : Écart entre les transactions financières numériques selon le genre dans certains États sahéliens (2021-2022)

Source : Conçu par l’auteur à partir des données de la World Bank Global Findex Database

La figure 2, un diagramme à barres empilées, présente la répartition des transactions de paiement numérique dans les zones touchées par les chocs climatiques étudiées entre 2021 et 2022. Au Sénégal, l’utilisation des paiements numériques est fortement dominée par les hommes, de même qu’au Nigeria. Le Burkina Faso et le Niger présentent également des écarts importants entre les sexes, situation qui perdure également au Tchad. Ce déséquilibre constant dans l’adoption des paiements numériques dans les six pays souligne les barrières systémiques qui empêchent les femmes de participer pleinement à l’écosystème numérique.

Ambiguïté de la définition et adéquation

Au-delà du volume et de la composition du financement climatique, un défi majeur réside dans la définition même et la communication de ces fonds par les grandes institutions. L’Accord de Paris prévoit un engagement des pays développés à fournir chaque année 100 milliards de dollars de financement climatique aux pays en développement (CGD, 2024a). Cependant, cet objectif n’a pas été atteint, et les fonds fournis ont été largement critiqués pour leur manque de transparence et leur absence d’effet additionnel. Une analyse de 2 554 projets financés par la Banque mondiale entre 2000 et 2022 a révélé un biais marqué en faveur des projets d’atténuation, même dans les pays les plus pauvres qui représentent moins de 1 % des émissions mondiales (CGD, 2024b). Cette tendance s’est poursuivie au cours des exercices FY23 et FY24, où seulement environ un tiers des dépenses totales (55 milliards sur 153 milliards de dollars) a été identifié comme lié au climat (Kenny et al., 2025).

Un problème majeur est la définition large de ce qui est considéré comme financement lié au climat, de nombreux projets étant étiquetés comme « climatiques » même lorsque moins de 10 % de la valeur du prêt est alloué à des activités climatiques. Cette pratique de labellisation d’une petite partie d’un grand nombre de projets rend difficile l’évaluation de la part réellement nouvelle du financement et de ce qui n’aurait pas été fourni sans un focus sur le climat. Ce problème de définition et de transparence reste un obstacle à l’acheminement efficace et équitable des fonds climatiques là où ils sont le plus nécessaires.

L’exclusion financière comme catalyseur de l’insécurité dans la région sahélienne
Selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI, 2020), l’écart important et persistant en matière d’inclusion financière dans la région sahélienne constitue un obstacle majeur à la résilience, dans des pays comme le Nigeria, le Niger, le Mali, le Tchad et le Sénégal. De même, les données de la World Bank Financial Index Database montrent que seulement environ 37 % des femmes dans cette région affectée par le changement climatique possèdent un compte bancaire, contre environ 48 % des hommes (Morsy, 2020).

Cette exclusion structurelle et le manque d’accès empêchent les femmes et autres populations vulnérables – notamment les ménages pauvres, les personnes handicapées, les petits agriculteurs et commerçants – de construire une résilience financière face aux chocs climatiques. L’accès insuffisant ou inexistant aux mécanismes formels d’épargne, aux crédits ou aux assurances climatiques expose les ménages à un risque élevé et les conduit à recourir à des stratégies de survie informelles en période de crise, telles que la vente d’objets et de biens de valeur, ou la réduction de la consommation alimentaire. Tout cela accroît involontairement le risque de malnutrition chez les enfants et peut potentiellement entraîner une augmentation de la pauvreté (Crawford, 2015).

L’absence de filet de sécurité financière rend ces populations encore plus vulnérables face aux chocs climatiques, tels que les variations météorologiques imprévisibles et la dégradation de l’environnement, ce qui contribue directement à l’insécurité alimentaire et à la perte de moyens de subsistance.

Figure 3 4

Figure 3 : Nombre d’attaques violentes dans certains pays sahéliens (2021-2022)

Source : Conçu par l’auteur à partir des données ACLED

La figure 3 illustre la répartition des attaques violentes dans les six pays sahéliens étudiés et montre des variations significatives dans le nombre d’attaques. Le Nigeria a enregistré en 2021 et 2022 le plus grand nombre d’attaques, dépassant tous les autres pays.

Figure 4 4

Figure 4 : Possession de comptes selon le genre dans certains États sahéliens (2021-2022)

Source : Conçu par l’auteur à partir des données de la World Bank Global Findex Database

La figure 4 montre les écarts persistants entre les sexes dans les pays étudiés, en particulier dans les zones affectées par les chocs climatiques. Le déséquilibre entre femmes et hommes est manifeste, notamment au Nigeria et au Sénégal, où les hommes possèdent plus de comptes que les femmes. Ce constat souligne le besoin urgent de politiques financières inclusives et d’interventions ciblées pour combler le fossé d’accès aux fonds et aux compétences numériques.

L’exclusion financière dans la région sahélienne est un problème complexe qui va au-delà de l’accès aux services financiers. Les analyses traditionnelles se concentrent souvent sur les contraintes du côté de l’offre, telles que les taux d’intérêt élevés et le manque de garanties, qui désavantagent particulièrement les femmes entrepreneures (Itriago, 2025). Une analyse plus complète révèle que ces obstacles sont aggravés par des facteurs du côté de la demande. Plusieurs études sur les marchés financiers en Afrique montrent que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de se retirer volontairement du marché du crédit formel en raison d’une faible perception de leur solvabilité. Ce comportement ne répond pas nécessairement à une discrimination manifeste, mais découle d’autres facteurs tels qu’une faible culture financière, une aversion au risque apprise ou la peur de l’échec.

Cette dynamique montre que combler l’écart d’inclusion financière nécessite plus que de simples réformes institutionnelles. Il faut un changement fondamental d’approche, combinant modifications du côté de l’offre, interventions comportementales et programmes sociaux visant à renforcer la littératie financière et la confiance des femmes. La solution doit donc être multiple, abordant non seulement la disponibilité des produits financiers, mais aussi les conditions permettant aux populations vulnérables de les utiliser de manière sûre et efficace.

Figure 5 4

Figure 5 : Comparaison de l’inclusivité financière entre hommes et femmes dans certains États sahéliens (2021-2022)

Source : Conçu par l’auteur à partir des données de la World Bank Global Findex Database

La figure 5 illustre le niveau d’inclusivité financière des deux sexes dans chaque pays. Au Burkina Faso et au Niger, l’inclusion des femmes dans le financement vert est plus importante, ce qui contribue à améliorer leur subsistance quotidienne dans la région, comparé à d’autres pays présentant des écarts visibles.

Voies vers une finance verte inclusive et sensible au genre

Certaines voies efficaces vers une finance verte pleinement inclusive existent déjà à petite échelle, comme le programme de protection sociale adaptative au Sahel (SASPP) de la Banque mondiale, qui constitue une étude de cas convaincante pour une approche ascendante et inclusive de la finance climatique. Ce modèle offre un potentiel d’extension (World Bank Group, 2024). Les thèmes régionaux de ce programme couvrent la pauvreté, la vulnérabilité et la résilience ; les systèmes de réponse aux chocs climatiques ; l’inclusion productive pour l’autonomisation des femmes ; la fragilité et le déplacement forcé ; ainsi que le capital humain.

Le programme de la Banque mondiale utilise les paiements numériques et les registres sociaux pour fournir un soutien rapide aux ménages vulnérables, démontrant un modèle de renforcement de la résilience climatique. L’un de ses composants clés les plus pertinents est le concept de mesures d’inclusion productive. Ce concept inclut des groupes d’épargne communautaires et de crédit, ainsi que plusieurs autres outils qui ont permis d’augmenter de manière significative les revenus des commerçantes et agricultrices à petite échelle. De plus, il les aide à diversifier leurs sources de revenus au-delà des activités agricoles sensibles au climat (World Bank Group, 2024b).

Par ailleurs, le programme a montré une forte efficacité économique, les impacts sur la consommation des bénéficiaires dépassant le coût du programme dans des pays comme le Niger et le Sénégal. Les données suggèrent que de tels systèmes numériques peuvent non seulement fournir une aide efficacement, mais aussi renforcer durablement les capacités financières au niveau communautaire.

Figure 6 4

Figure 6 : Tendance de l’écart entre les genres en matière d’inclusion financière dans certains États sahéliens (2021-2022)

Source : Conçu par l’auteur à partir des données de la World Bank Global Findex Database

La figure 6, sous forme de diagramme à barres groupées, illustre la tendance observée de l’écart entre les genres en matière d’inclusion financière dans les pays étudiés pour les années 2021 et 2022, en comparant les scores pour les catégories masculine et féminine. Les données révèlent une réduction globale significative des écarts d’une année sur l’autre, accompagnée d’une diminution substantielle de l’écart entre les sexes.

Implications pour les réformes politiques

Sur la base des résultats de l’étude, cet article propose un cadre de réflexion pour repenser la finance climatique au Sahel, aligné sur les principes d’une transition juste. Ce cadre doit inclure :

Une réorientation fondamentale de la composition de la finance climatique, passant des prêts aux subventions, afin de réduire le fardeau de la dette pesant sur les nations les plus vulnérables.

La conception intentionnelle de politiques qui atténuent activement les risques d’exclusion inhérents aux régulations financières liées au climat, en veillant à ce que les petits exploitants agricoles et les PME ne soient pas laissés pour compte.

L’expansion ciblée des services financiers numériques et des systèmes de protection sociale adaptative, capables d’atteindre les zones les plus reculées et de fournir un filet de sécurité crucial face aux chocs climatiques.

L’intégration de la voix et du leadership des femmes à toutes les étapes de la planification et de la mise en œuvre de la finance climatique, afin de garantir que les politiques soient co-créées avec les communautés concernées.

Le renforcement des modèles de gouvernance et de financement des banques publiques de développement (PDB) aux niveaux national et régional, en les obligeant à prioriser les projets d’adaptation qui améliorent la résilience climatique et réduisent le coût de l’emprunt pour les nations vulnérables, intégrant ainsi la justice distributive dans les décisions d’investissement (Itriago, 2025).

La promotion de l’innovation financière, telle que l’assurance indexée sur les conditions météorologiques et les mécanismes de financement de risque d’urgence, soutenus par des systèmes d’alerte précoce climatique, afin de transférer les risques climatiques des ménages vulnérables et d’assurer une réponse financière rapide et efficace après les chocs climatiques.

Conclusion

Cette analyse a démontré que l’exclusion financière, en particulier celle des femmes, constitue un facteur critique et souvent négligé d’insécurité dans la région sahélienne vulnérable au climat. Les preuves présentées montrent comment l’insuffisance et la structure défaillante du financement climatique international – notamment sa dépendance aux prêts plutôt qu’aux subventions – perpétuent un cycle de vulnérabilité et d’instabilité. En ne fournissant pas aux populations les plus vulnérables les outils financiers nécessaires pour s’adapter aux chocs climatiques, les politiques actuelles aggravent les fragilités existantes, compromettent les moyens de subsistance et contribuent aux conditions favorisant l’insécurité. Une transition véritablement juste ne peut être réalisée sans traiter les profondes inégalités de genre dans l’accès aux services financiers.

Pour relever adéquatement ce défi complexe, les décideurs politiques, les banques de développement et les organisations internationales doivent adopter une approche intégrée et novatrice. L’expansion à grande échelle de différents systèmes de protection sociale adaptative, notamment les plateformes de finance numérique dédiées aux régions touchées par les chocs climatiques, doit intégrer les femmes comme bénéficiaires clés et permettre également la diversification des revenus. La plupart des plans nationaux d’adaptation, conçus dans le cadre des programmes de soutien de la Banque mondiale, tels que le Programme de protection sociale adaptative pour le Sahel (SASPP), devraient inclure comme objectif central la planification de l’adaptation et la mise en œuvre de la résilience. Ces programmes doivent être conçus pour renforcer spécifiquement la durabilité tout en garantissant un accès équitable aux flux financiers dédiés au climat.

Il est essentiel que toutes les planifications financières climatiques intègrent le leadership féminin et soient sensibles au genre, avec des efforts délibérés et intentionnels pour inclure la voix des femmes, en particulier dans les régions touchées par les chocs climatiques dans chaque pays étudié. La conception de ces programmes doit également veiller à ce que les obstacles à l’inclusion financière, tant du côté de l’offre que de la demande, soient pris en compte, en assurant l’autonomisation des femmes grâce à des opportunités économiques dépassant l’agriculture dépendante du climat. À ce stade, la diversification économique doit être encouragée, ainsi que l’acquisition de compétences et la mobilité, qui doivent devenir des options de protection et d’opportunité pour les femmes et les filles concernées.

Le leadership et l’éducation sont également essentiels pour l’inclusion financière climatique. L’exposition à l’éducation financière est cruciale pour les femmes, de même que la poursuite de l’éducation des filles. Dans le cadre de ces réformes, les femmes doivent pouvoir diriger les programmes d’adaptation dans leurs communautés locales et avoir accès aux financements, tout en étant guidées et supervisées par les parties prenantes afin de coordonner des programmes d’adaptation efficaces dans ces régions. Cela soutient à la fois la croissance des communautés locales et ouvre la voie à une diversification économique au-delà de l’agriculture et de l’élevage, tout en protégeant la population de l’exploitation par des groupes extrémistes violents. L’éradication de la pauvreté dans la région sahélienne pourrait ainsi réduire involontairement les opportunités d’exploitation par ces groupes dans ces zones sensibles.

De plus, pour que l’exclusion financière cesse d’agir comme catalyseur de l’insécurité humaine, il est important que l’aide financière soit restructurée afin de privilégier les subventions aux prêts, allégeant ainsi le fardeau de la dette dans la région du Sahel et libérant des ressources pour l’adaptation au climat. Par ailleurs, les investissements doivent être orientés vers l’expansion de modèles éprouvés de finance inclusive, tels que les systèmes de protection sociale adaptative utilisant la technologie numérique pour atteindre les communautés marginalisées. Enfin et surtout, toute planification du financement climatique doit être sensible au genre, avec des efforts délibérés pour inclure la voix des femmes dans la prise de décision et concevoir des programmes qui abordent à la fois les obstacles du côté de l’offre et de la demande à l’inclusion financière.

Références
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First published in: World & New World Journal
Firdaus Olakulehin A.

Firdaus Olakulehin A.

Département de science politique et d’études internationales, Université Ahmadu Bello, Zaria, Nigéria. firdausolakulehin21@gmail.com

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