Mark carney, the former governor of the bank of england, speaking at an event with hand in the foreground and red background, New York City, October 7, 2025

Le Canada s’impose à Davos avec Mark Carney

Le discours du Premier ministre Mark Carney à Davos le 20 janvier marque un tournant dans l’ordre économique mondial d’après-guerre. En proie aux droits de douane sectoriels imposés par les États-Unis et craignant de possibles concessions commerciales draconiennes lors de la renégociation prochaine du pacte de libre-échange nord-américain (CUSMA), le Canada est monté sur la scène internationale pour dire l’évidence : la plupart des pays, à l’exception des superpuissances, ne peuvent plus compter sur le multilatéralisme économique mondial comme pierre angulaire de leur prospérité.

Le discours de Davos

Le thème central du discours de Carney à Davos était de définir exactement ce qui se passe dans la sphère économique mondiale. Sa présentation était franche et brutale, déchirant le voile de l’incertitude. Carney a offert son explication de la “rupture” dans l’ordre économique mondial.

Les philosophes appellent cela une rupture épistémologique. C’est ainsi que l’on peut mieux définir l’ampleur de la rupture à laquelle Carney fait référence. Bien que le président Trump n’ait pas été nommé, cette rupture va au-delà de, mais inclut, l’aggravation des relations économiques entre le Canada et les États-Unis. Ce n’est pas simplement une question de relations bilatérales. Selon Carney, cette rupture n’est pas un phénomène temporaire, ce qui signifie que la nostalgie pour l’ordre ancien ne fournira pas de réponses sur la façon de progresser. Un retour au multilatéralisme du passé ne se produira pas. Cette conclusion frappante était écrite sur les visages des participants : l’Amérique est devenue un partenaire imprévisible et peu fiable. Le Canada doit diversifier ses échanges commerciaux pour s’éloigner de sa trop grande dépendance envers les États-Unis.

Avant de se rendre à Davos, le Premier ministre Carney a visité la Chine dans le but de réparer les relations qui avaient été tendues sous le régime Trudeau. La diversification des échanges commerciaux a été au centre des discussions. Les Chinois ont consenti à quelques concessions sur des produits agricoles clés qui étaient soumis à d’énormes droits de douane. L’ancien échange sur l’importation de véhicules électriques chinois a été inversé. Le Canada a accepté d’importer 49 000 véhicules électriques. À la fin de la visite, on pouvait sentir un réchauffement des relations, bien qu’aucun accord commercial de libre-échange complet n’ait été conclu.

Réactions internationales (une star est née)

Sur la scène internationale, le discours de Carney à Davos l’a propulsé sous les projecteurs. L’appel qu’il a lancé aux puissances moyennes en Europe et en Asie, en particulier, lui a valu les éloges de nombreux dirigeants mondiaux. Malgré les premières indications positives, l’administration Trump a maintenant changé de cap et cherche à marginaliser le message conséquent de Carney.

Niveau national (ciel dégagé)

Le parlement national à Ottawa offre peu d’opposition aux Libéraux de Carney. Il y a même eu quelques traversées de planchers qui ont renforcé le gouvernement minoritaire libéral, à quelques sièges d’une majorité. Le principal parti d’opposition a été dépassé et surpassé par Carney. Son leader fait face à une évaluation de leadership imminente.

Les Provinces (le talon d’Achille de Carney)

C’est au niveau provincial que Carney fait face à ses défis les plus sérieux. Premièrement, Carney doit jongler avec les intérêts différents et parfois conflictuels des provinces. Cela a été évident lors de la récente visite en Chine. Un certain soulagement a été trouvé dans le secteur agricole. La décision de Carney de laisser entrer un nombre limité de véhicules électriques chinois dans le pays a irrité le Premier ministre de l’Ontario Doug Ford et ses alliés dans le secteur automobile. Il semble que cette crise soit temporairement résolue, mais la possibilité de nouvelles tensions reste une préoccupation.

Alberta

L’Alberta organise un référendum sur l’indépendance cette année. À l’heure actuelle, les sondages indiquent que l’option de l’indépendance échouerait si le référendum avait lieu maintenant. À la fois l’Alberta et un éventuel troisième référendum au Québec pourraient faire l’objet d’interférences électorales de la part des États-Unis, en utilisant leurs missions diplomatiques comme bases avancées. L’intérêt américain pour les champs pétrolifères de l’Alberta est indéniablement une considération à cet égard. Soudainement, les « paroles sans conséquences » de Trump sur le Canada devenant le 51e État deviennent une proposition réelle. L’indépendance de l’Alberta serait-elle le prélude à une adhésion aux États-Unis, ou deviendrait-elle un État indépendant en soi ? Il est dans l’intérêt du mouvement séparatiste de l’Alberta de maintenir ces deux menaces comme des options plausibles dans toute négociation future avec le gouvernement central.

Québec

Après Davos, Carney est retourné chez lui, au Québec. Sur le même site que celui de la bataille des Plaines d’Abraham, Carney a prononcé un discours pour promouvoir l’unité canadienne et expliquer comment la bataille de 1763 a ouvert la voie à la coopération franco-anglaise, base future de la Confédération de 1867. La réaction au Québec francophone a été rapide et bipartite. L’interprétation discutable de cet événement par Carney a été vivement critiquée comme étant condescendante, historiquement incorrecte et pro-anglaise. La réplique de Carney en français hésitant n’a fait qu’attiser la colère.

Au Québec, les événements évoluent rapidement. Le Premier ministre du Québec, François Legault, ancien ministre séparatiste dont le but était d’augmenter l’autonomie provinciale du Québec, a démissionné en raison de sondages désastreux. Une victoire séparatiste du Parti Québécois en octobre de cette année semble désormais probable, annonçant un troisième référendum sur l’indépendance et ajoutant plus de tensions aux relations déjà tendues entre le gouvernement fédéral et les provinces.

Renouvellement du CUSMA (espoirs déclinants)

Avant Davos, le gouvernement Carney a envoyé plusieurs émissaires à Washington pour tenter d’éliminer les droits de douane sectoriels sur des produits comme l’aluminium et l’acier et pour préparer le terrain en vue du renouvellement du CUSMA. Plus de 80 % des biens canadiens livrés aux États-Unis sont conformes au CUSMA et exempts de droits de douane. À la fin de la première année du second mandat de Trump, aucun chemin clair vers cet objectif n’a été identifié. Le CUSMA, un accord économique, est la base des relations bilatérales entre le Canada et les États-Unis. Une rupture de cet accord, malgré les meilleures intentions et efforts du Canada pour le renouveler, serait une réflexion logique du message de Carney à Davos.

Le peuple canadien a répondu à la situation en boycottant les produits américains et en suspendant les visites chez l’Oncle Sam. L’anxiété face aux menaces d’annexion est grande. Ce sentiment est capturé de manière allégorique dans un extrait d’un film populaire des années 60 :

Peu après la victoire alliée à El Alamein pendant la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill a déclaré : « Maintenant, ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le début de la fin. Mais c’est peut-être la fin du début. » Le message de Carney à Davos perdurera.

Notes & Notes de bas de page
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First published in: Australian Institute of International Affairs Original Source
Bruce Mabley

Bruce Mabley

Bruce Mabley est directeur du groupe de réflexion Mackenzie-Papineau, basé à Montréal et spécialisé dans l'analyse des relations internationales. Ancien diplomate et universitaire canadien, il est l'auteur de nombreux ouvrages analytiques et universitaires. En 2002, il a été fait Chevalier des Palmes académiques par la République française.

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